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JE DONNE À MON CŒUR UNE MÉDAILLE POUR T’AVOIR OUBLIÉ

Danielle Arbid

Danielle Arbid travaille au cœur des sentiments, d’un film à l’autre, le tout dernier Passion simple (2021) d’après Annie Ernaux en étant la quintessence. Moins connu est un travail plus intime, mené au long cours et intitulé Ma famille libanaise. De cette série ouverte avec les Conversations de salon I & II (2004), Je donne à mon cœur une médaille pour t’avoir oublié est le dernier chapitre. Cette série compose une sorte de journal épisodique, au fil des nécessités qu’elle ressent d’explorer ses relations avec ses proches (père, mère, frères, amants…). Sans programme et sans autre règle que celles imposées par chaque film, dont elle tire parfois les fils pour y révéler les effets intimes des soubresauts de l’Histoire. Le point de départ de ce neuvième opus, est une photo, destinée à un amant et jamais envoyée. Événement réel ? On le suppose, sauf à garder à l’esprit cette phrase entendue au vol, évoquant sa matière de prédilection, cet espace entre mémoire et réinvention, « jusqu’à ne plus déchiffrer la frontière entre projection et souvenir ». Le ton est donné et de cette histoire d’amour annoncée comme occasion suscitant le film, on ne saura guère plus. Portée par un plaisir des mots et du récit, Danielle Arbid ouvre les recoins des souvenirs, de son enfance beyrouthine à l’exil parisien dû à la guerre, son rapport à ses parents, ses amours… Un regard rétrospectif s’enroule en boucles, reprises et digressions d’une vie saisie par lambeaux. De la femme vers l’enfant, et retour, se déplie une traversée envoutée du temps et de l’identité. D’une pareille entreprise elle déjoue les attentes, comme le signale le travail dans la matière même des images et des voix. Paradoxale plongée pour cet exercice de construction de soi où son personnage prend corps.
(Nicolas Feodoroff)

Entretien avec Danielle Arbid

On connaît vos longs métrages, avec notamment le dernier d’après Annie Ernaux, Passion simple, sorti en 2020. Avec Je donne à mon cœur une médaille pour t’avoir oublié, vous poursuivez votre série plus intime, centrée sur vos proches, justement intitulée Ma Famille Libanaise. Pourriez-vous revenir sur la genèse de ce projet au long cours ?

Je donne à mon cœur une médaille pour t’avoir oublié fait partie de cette série. C’est le dernier né. Ce sont des films que je compose au fil du temps, entre deux longs-métrages de fiction. Un recueil qui flirte avec le genre où je mets en scène un univers intime, mon monde cher et lointain… Ils sont maintenant au nombre de 9.
Neuf films que j’ai réalisés et souvent auto-produits. J’ai aussi été cheffe opératrice, preneuse de son et parfois monteuse. J’ai tourné sur divers supports : en super 8, en mini dv, en beta num, avec un téléphone, un appareil photo… Mais que je montre très peu.
Cet ensemble d’essais vidéo que je poursuis, m’assure un terrain d’expérimentation formelle, une liberté pour travailler différentes possibilités de narration. Mais j’essaie surtout à travers eux, de recomposer ma famille et le Liban, qui s’éloignent dans ma mémoire, comme un bateau à l’horizon, avec sa fureur et sa beauté.
Mon trésor de guerre personnel…

Partant d’une photographie retrouvée, vous revenez sur un épisode intime. Selon quelle nécessité ?

Il n’y avait pas de nécessité particulière.
À travers cette série de vidéos, j’ai conscience que j’expose ma famille, que je nous expose, sous la forme de confidences parfois écorchées. Et j’ai donc réalisé mon autoportrait pour pouvoir rejoindre cet organigramme risqué… Dans ces essais, j’essaie d’être aussi sincère que libre et inventive.
Cet autoportrait est un mélange de ce que je suis maintenant, de ce que j’ai été enfant. Je voulais puiser dans mes souvenirs, afin de combler les trous de ma mémoire. De manière plus pragmatique, je me suis dit que j’allais choisir des dates précises – à 10 ans, à 18 ans, à 23 ans – des dates qui ont été marquantes pour moi.
Par ailleurs, je filme souvent les gens nus dans mes fictions, et je me suis dit que j’allais peut-être tourner la caméra cette fois sur moi – et du coup me mettre à nu, parce qu’un autoportrait doit être quelque part une mise à nu. Et c’est parti de cette photo que j’ai prise de moi, à 50 ans, il y a un an et demi, et autour de laquelle j’ai composé le récit.

Dans le film vous revenez aussi longuement sur votre enfance, votre vie. Pourquoi ce retour en arrière à cette occasion ?

Partir de moi pour atteindre l’autre, reste mon principe de cinéma. Mes longs-métrages, déjà, sont assez autobiographiques. Mais là, je m’inscris dans la série de Ma Famille Libanaise, un travail plus intime encore et plus expérimental. Puis si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à cette somme d’expériences vécues, d’où ce retour en arrière obligé.

Vous vous mettez en scène avec une forme de frontalité. Comment en êtes-vous arrivée à ce choix ?

Je conçois mes films comme des matières pour repousser mes limites. Réaliser des vidéos, des fictions, essayer, chaque fois, de nouvelles façons de filmer et de monter, trouver des sons différents – c’est aussi une occasion de se risquer. L’idée n’est pas de raconter ma vie : c’est de présenter un tout formel, fondé sur du sens.
Je pense qu’il faut s’exposer. A partir du moment où je mets en risque les gens dans mes fictions et dans mes vidéos d’une certaine façon, je me dis que je dois m’exposer à mon tour. Je n’imagine pas un film sans une forme de risque. Pour moi, faire du cinéma est déjà jouer comme au casino, avec le hasard.

Et ces expérimentations se manifestent ici notamment avec le travail très affirmé sur la matière des images.

J’ai essayé de salir des images Super 8 que j’avais en les numérisant dans une machine détraquée. Je les ai ensuite superposées à d’autres plus récentes, pour créer une certaine poésie. Cet autoportrait est un mélange de vidéos, de Super 8 et d’images de téléphone. Et même le générique est réalisé sur Instagram. Il y a aussi quelques plans Google Earth…
Je n’aime pas le naturalisme, je préfère approcher la réalité de manière fantaisiste. Et c’est à travers mes essais vidéo que je suis le plus à l’aise. Décrire, inventorier, cataloguer, photographier, se remémorer est un jeu dont je n’arrive plus à m’en passer.
Après un film comme celui-là exige du temps : il ne vient pas tout de suite. C’est de la broderie. Je mets des mois à essayer des images. C’est aussi une façon de réaliser sans avoir recours à une équipe. Dans un long métrage, je suis entourée. Là, je tourne et je monte presque seule ou dans le cas de cet autoportrait avec Clément Pinteaux, mon monteur vidéo, pour aussi profiter de son regard précieux.

Comment et à quel moment s’est imposé le texte ? Et le choix d’utiliser exclusivement votre voix ?

Avec le cinéma, il m’a toujours semblé nécessaire de partir de moi-même pour atteindre les autres… La narration est importante certes, mais d’abord je réfléchis à la forme : comment présenter un plan ? Comment le filmer et comment l’éclairer ? Je tente de pousser aussi cette idée au montage, de composer des strates de lecture.
Avec cet autoportrait, ma voix et mon corps étaient mes outils pour y parvenir. Et je voulais simplement raconter, et m’exprimer en français.
Chaque vidéo de Ma Famille Libanaise est différente : il y a les films sans son, il y a des films en arabe, il y a des films avec des sous-titres uniquement. Ce film est le premier en français, parce que je me sens spontanément d’ici. Alors que les autres membres de ma famille sont restés là-bas. Je ne me permettrais pas de leur imposer le français. Donc, en français, parce que je me considère autant française que libanaise.

La narration est également complexe et on vous entend dire au détour d’une phrase que vous ne faites pas la distinction entre vos projections et vos souvenirs. Une piste pour ce film ?

Oui… Dans les fictions, je mêle déjà souvenirs et inventions de souvenirs – puisque je n’ai aucune certitude d’avoir vécu ceux-ci. C’est le principe même du cinéma – il comble les trous, il projette un monde qui n’est pas une certitude, mais qui remplace le vrai. En fait, il fait rêver le passé, et déforme le présent.
Une subjectivité totale que j’assume absolument.
Qu’est-ce que la réalité d’ailleurs ? Je sais ne plus dans quel film d’Almodovar un personnage s’écrie « la réalité devrait être interdite ». La réalité n’existe pas, elle passe par le prisme de notre vécu, de ce que nous sommes, de ce qu’on voit, de nos traumatismes et de nos amours.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

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Fiche technique

France / 2021 / Cellular phone, DVCAM, 8 mm / 14’

Version originale : français
Sous-titres : anglais
Scénario : Danielle Arbid
Image : Danielle Arbid.
Montage : Danielle Arbid, Clément Pinteaux
Son : Danielle Arbid

Production : Danielle Arbid.

Filmographie :
Allô Chérie, 2015-2022
Passion Simple, 2020
Souvenirs de violence, 2019
Blackjack, 2018
Parisienne (Peur de rien), 2015
Beyrouth hôtel, 2011
Conversation de salon 4, 5 et 6, 2009
This smell of sex, 2008
Un homme perdu, 2007
Conversation de Salon 1, 2 et 3, 2004
Nous / Nihna, 2004
In the battlefields, 2004
Aux frontières, 2002
Étrangère, 2002
Seule avec la guerre, 2000
Le passeur, 1999
Raddem, 1998.

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE