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MOI AUSSI J’AIME LA POLITIQUE

I LIKE POLITICS TOO

Marie Voignier

Avec Moi aussi j’aime la politique, Marie Voignier prolonge l’attention portée de film en film aux territoires où s’entrelacent imaginaires, épaisseurs historiques et enjeux présents, de l’Allemagne de l’Est post communiste (Hinterland, FID 2009) à l’Afrique (L’hypothèse du Mokele Mbembé, FID 2011, Tinselwood, FID 2017). Alors que les frontières se ferment plus qu’elles ne s’ouvrent, deviennent moins points de passages qu’obstacles et zones de fixation, nous voici à une frontière proche, dans la vallée de la Roya, sur les hauteurs de Nice, entre France et Italie. Ouverture : au loin, un pont. Deux silhouettes. Quelques mots. On l’aura compris, l’enjeu ici sera la rencontre et l’accueil. Mais qu’est-ce que l’hospitalité ? La solidarité ? Pas si simple. Le pari sera de faire place à l’écoute de ceux qui accueillent, de leur réflexions quant à ce qui s’y joue, pour soi, pour les autres. Question de geste donc, autant que de mot. Parole en acte et ancrée, comme celle de cet homme affairé dans son verger qui évoque le partage de son jardin comme de la Terre, ou de cette autre bénévole faisant le récit, au volant de sa voiture, du transport de trois jeunes femmes. D’un témoignage à l’autre, se dessine un film sur le mouvement, la géographie, et sur ce qui nous meut intérieurement, entre ce supposé dedans et ce monde du dehors qui nous bouscule. D’où l’insistance à filmer dans et depuis les voitures, et ces paysages, vus depuis le train ou à travers les fenêtres des chambres préparées. Contrechamp décisif, un échange entre deux réfugiés soudanais devenus bénévoles scande le film. Jeu de frontières, de positions en mouvement, d’assignations hâtives déjouées, comme en témoigne la conversation finale, en forme de rebond. (Nicolas Feodoroff)Marie Voignier

Entretien avec Marie Voignier

Na China (2020) suivait des entrepreneuses africaines à Canton aux prises avec l’économie globalisée chinoise. Moi aussi j’aime la politique se déroule dans la vallée de la Roya-Bévéra, passage de réfugiés entre l’Italie et la France. Quelle est son origine ?

Des habitants de la vallée de la Roya ayant activement participé à l’accueil et à la solidarité avec les personnes en exil m’ont demandé de faire un film. Un film qui puisse parler de la vaste question de l’hospitalité, qui puisse traduire ce qu’ils avaient vécu et un film qui puisse éprouver quelque chose de l’expérience humaine qui avait été la leur dans ce territoire, sans pour autant faire un film sur eux. Cette rencontre a été possible grâce à un dispositif assez extraordinaire qui s’appelle « Les Nouveaux commanditaires », dont l’association thankyouforcoming (thankyouforcoming.net et nouveauxcommanditaires.eu) assure la médiation-production dans le Sud, avec le soutien de la Fondation de France. Il permet de mettre en lien un groupe de personnes lambda confrontées à des enjeux de société avec un artiste, pour produire une œuvre qui se saisisse de leurs problématiques. Cette mise en relation se fait selon un protocole d’une grande intelligence qu’il serait trop long de détailler ici et, condition nécessaire pour moi, qui laisse toute liberté à l’artiste. Ce dispositif pose clairement la question de la fonction sociale et politique de l’art, de ce que peut l’art et surtout, pour qui.

Comment avez-vous rencontré et choisi de filmer les deux réfugiés soudanais et les bénévoles français et italiens ?

Certains protagonistes, dont Soar Gueron qui est un militant politique soudanais, font partie du groupe qui m’a demandé de faire le film. J’ai rencontré les autres lors de mes passages dans la vallée.

Des plans de la vallée de La Roya-Bévéra sont récurrents. Filmer la géographie du lieu faisait-il également partie du projet ?

La géographie d’un territoire frontalier est très importante pour imaginer, quand on ne l’a pas fait soi-même, ce qu’implique passer clandestinement une frontière. Que ce soit en train, en voiture ou à pied (et souvent, c’est à pied), c’est le territoire qu’on endure avec le corps. C’est aussi pourquoi cette géographie est toujours filmée en lien avec un déplacement, dans un TER, une voiture ou depuis une route, elle est mise à l’épreuve du moyen de transport et notre regard sur la géographie se construit en fonction de lui.

D’où proviennent les documents des violence policières et pourquoi cette mise en scène dans la voiture ?

Ces rapports ont été collectés et publiés par un collectif, Kesha Niya, qui agit en solidarité avec les personnes migrantes à la frontière franco-italienne. Ce sont des bénévoles de plusieurs pays qui se sont installés sur place et organisent quotidiennement des repas pour des centaines de personnes, des maraudes à Vintimille et un accueil pour les personnes refoulées par la police aux frontières. La lecture se fait dans une voiture en traversant la frontière, par la vallée, j’ai essayé de filmer le plus possible en déplacement.

Le film alterne les échanges des réfugiés avec des témoignages de bénévoles. Quelle était sa structure et son développement par rapport à ces entretiens ?

L’hospitalité est une relation qui engage deux personnes ou deux groupes de personnes de façon asymétrique mais cependant réciproque. Je n’ai pas voulu filmer l’hospitalité « en action », c’est-à-dire les bénévoles dans leur acte d’accueil au moment où les personnes hébergées sont présentes et prendraient la parole dans ce contexte pour partager leur expérience. Ce choix de mise en scène ne me semble pas pouvoir faire dialoguer de façon juste l’hôte accueillant et l’hôte accueilli. La caméra travaillerait bien malgré elle à creuser encore la distance et souligner l’inégalité structurelle des termes de la relation. C’est un moment d’incertitude extrême où les personnes sont affaiblies physiquement et psychiquement par tout ce qui a précédé, où elles se trouvent redevables de cette hospitalité, voire dépendantes d’elle. Cette inégalité se double d’une asymétrie politique : une personne occidentale, blanche la plupart du temps, fait le choix d’héberger une personne non-occidentale, économiquement fragilisée par la migration. Il faut réfléchir à cette situation et à la question du pouvoir, à ce que le cinéma renforce ou déplace et au profit de qui. J’ai donc choisi pour ce film de m’adresser à des réfugiés après qu’ils ont traversé la frontière et après cette phase de vulnérabilité et d’immense fatigue, à l’exception des deux premiers plans du film qui précisément pointent cette fatigue. J’ai filmé les lieux de l’hospitalité, les chambres, les cuisines après le passage des personnes accueillies. De même pour la parole des solidaires locaux. Ces choix ont ensuite déterminé la structure du film où ils sont en dialogue mais aussi en convergence les uns avec les autres. Car il ne faut pas oublier que les personnes réfugiées sont elles-mêmes les premières bénévoles et militantes de l’accueil. Soar Gueron et Magdi Masaraa sont partis du Soudan et sont passés par la vallée. Et ils se sont très vite activement impliqués dans la solidarité avec les autres réfugiés.

Le film est tourné en 4/3 et les protagonistes sont en gros plans la plupart du temps. Pourquoi ces partis pris à l’image ?

Le 4/3 est un choix de mise en scène, d’espace : le tournage de certaines séquences en groupe entre deux confinements ayant nécessité des précautions de distanciation physique, les militants se trouvaient à parler seuls dans leur cadre 16/9, cela les isolait des autres et contredisait leur façon habituelle de travailler : solidaire, proche, au contact. J’ai donc décidé « d’enlever le vide » que cette distance physique imposée créait au cadre, entre les corps, entre les visages, pour les rapprocher avec le montage.

Propos recueillis par Olivier Pierre

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Fiche technique

France / 2022 / Couleur / 58’

Version originale : français, arabe, italien, anglais
Sous-titres : français
Scénario : Marie Voignier
Image : Thomas Favel, Léa Guintrand, Roxane Perrot, Marie Voignier
Montage : Molla Rodolphe
Son : Pourchier Jean, Fourel Thomas
Production : Claire Migraine (Thankyouforcoming – Nouveaux commanditaires)
Distribution : Bonjour Cinéma
Filmographie sélective : Na China, 2020
Tinselwood, 2017
Tourisme International, 2014
L’Hypothèse du Mokélé-Mbembé, 2011
Hinterland, 2009

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE