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INSIEME INSIEME

Bernardo Zanotta

Bernardo Zanotta, jeune réalisateur brésilien, réalise une farce queer enlevée et jubilatoire qui s’en remet au pur plaisir de la fabrique cinématographique des images : cadre, couleurs, motifs, corps. Une ouverture drolatique, droit sortie d’un film érotique des 80’s, donne le ton : dialogues au niveau zéro, argument scénaristique réduit à une escapade en voiture mettant aux prises en champ-contrechamp un homme frêle, proie idéale, et une femme sulfureuse et fatale. Tourné en pellicule 16 mm, INSIEME INSIEME a le charme de son chromo, de ses personnages truculents, de ses couleurs texturées et chatoyantes accrochées au rouge à lèvres de Cécilia, langoureuse drag queen qui soupire de plaisir au bout du fil. Les acteurs et actrices Lydia Giordano, Gustavo Jahn et Jun Ortega vagabondent en trio dans les méandres d’une mémoire cinéphilique et littéraire. Au fil d’un récit qui agence librement citations (le Phédon de Platon, Les Liaisons dangereuses de Laclos) et hommages au cinéma – Antonioni en premier lieu –, Bernardo Zanotta mélange les langues (anglais, français, italien), les époques et les motifs pris à différents registres (romance, comédie noire, slasher, film gore, série B…). Le libertinage est bien le moteur de ce film qui avance, versatile, par sauts au montage comme des sautes d’humeur, s’affranchissant constamment du sérieux de l’intrigue et du respect des genres. Quand il met en scène un triolisme sous la douche, des plaisirs sadiques, un meurtre, il ne cède en rien à la nudité crue d’une frontalité voyeuriste. Le film revendique en effet l’artifice du cinéma par des interruptions brusques, des cadrages elliptiques, un jeu d’acteur appuyé qui se moque de lui-même. Et si INSIEME INSIEME convoque le spectre de la mort, ce n’est que pour mieux déjouer le tragique de la vie dans un monde désœuvré, où le fantasque est encore la plus sûre voie du plaisir. (Claire Lasolle)Bernardo Zanotta

Entretien avec Bernardo Zanotta

Vous venez du Brésil, vous vivez et travaillez entre Amsterdam et Paris, et vous avez tourné votre troisième court-métrage, INSIEME INSIEME, en Italie, dans la région entre le lac Majeur et le lac d’Orta. Pourquoi avez-vous choisi ce décor en particulier?

J’ai choisi ce décor parce qu’il est à la fois splendide et intemporel. J’ai découvert le lac Majeur en 2016, alors que je voyageais seul dans le nord de l’Italie, et étrangement, j’ai ressenti un lien très fort avec cet endroit. Hors-saison, il était plutôt désert et dégageait un certain mystère. J’y suis retourné en 2018, cette fois à une période où je regardais beaucoup de films de braquages. Retrouver ces paysages, mais cette fois sous le prisme de la fiction, c’était comme découvrir un lieu d’exil. Je n’arrivais pas à séparer cet endroit de l’idée qu’il ferait une cachette idéale. Le film a alors commencé à prendre corps dans ma tête, comme la rencontre entre ces deux forces : la violence et le calme.

Dans le film, on retrouve certains éléments familiers de votre travail de cinéaste. On y entend différentes langues, parlées par des personnages d’origines variées. Comment avez-vous élaboré cette galerie de personnages ? Pouvez-vous nous parler de l’importance de ces corps dans l’idée de départ du film ?

Les personnages, tout comme les acteurs, viennent de pays différents, mais aussi de périodes et de lieux différents de ma vie personnelle. Les langues parlées dans le film reflètent cette disparité, ces origines et ces identités multiples. Lydia Giordano, Leandro Lefa, Gustavo Jahn et Jun Ortega sont des personnes avec qui j’entretiens des liens d’amitié très forts, depuis longtemps pour certains, plus récemment pour d’autres. Ils ne se connaissaient pas avant de faire le film, et je pense qu’un lien unique les unit désormais. Cette intimité nous semblait essentielle pour l’aventure qu’ils s’apprêtaient à partager à l’écran, et nous y avons prêté une attention toute particulière durant la phase de préparation. Je pense que chacun d’eux a apporté quelque chose d’unique à son personnage, qu’il serait difficile de décrire ou de trouver chez quelqu’un d’autre.

Dans ce qui semble être le prologue du film, vous citez un passage de l’avertissement de l’éditeur qui accompagne Les Liaisons Dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos. Comment ce roman a-t-il inspiré ou accompagné la création de votre film ?

Le rapport entre le film et le roman de Laclos est un secret de polichinelle. À l’origine, j’avais envie d’explorer le roman épistolaire sous la forme d’un film, d’une façon très rigoureuse. Mais finalement, je n’y suis pas parvenu car le film a trouvé sa propre forme, d’une certaine façon. Durant l’écriture du scénario, le récit était organisé de telle façon qu’aucun évènement n’avait réellement de signification immédiate. La solution – la vie ou la mort – ou l’explication – la vérité ou le désir – semblaient toujours différées pour les personnages, une convention propre au genre épistolaire. Hormis quelques parallèles entre les personnages de Laclos et les nôtres, ce qui demeure de ce faux-semblant initial dans le film, ce sont les différentes voix narratives. J’ai résisté jusqu’au bout à la tentation d’utiliser un seul narrateur omniscient, mais finalement, j’ai choisi de conserver cet objet de distanciation dans le prologue.

Outre les références explicites au roman de Laclos et au Phèdre de Platon, le film semble puiser directement dans l’histoire du cinéma en mélangeant différents genres cinématographiques et différentes références iconographiques. Quelle est l’origine de ce choix formel ? Aviez-vous des sources d’inspiration particulières ?

Ces textes abordent de façons opposées l’immortalité de l’âme et la nature cruelle de l’amour et de la liberté ; l’un regarde vers le haut, vers le divin, tandis que l’autre regarde vers le bas, vers le monde matériel. Je pense que jusqu’ici, j’ai surtout fait des films en utilisant les techniques du collage et de la juxtaposition. J’ai toujours fait allusion à certains éléments en dehors des films eux-mêmes, mais je ne trouve pas qu’il soit nécessaire que les spectateurs connaissent ces références. INSIEME INSIEME est la somme de nombreux films, et je pense que les personnages en ont conscience. On s’en rend compte notamment lorsque Rafael (interprété par Gustavo Jahn) prend des photos d’une télévision sur laquelle passe un autre film dans lequel jouent nos trois acteurs. Leur rêve d’échapper ainsi à leur propre réalité est souvent vain. Ils restent pris dans une sorte de simulacre d’évasion, une imitation de la vie.

La photographie, la littérature, le théâtre, la musique et la performance : votre film se nourrit et accueille d’autres disciplines artistiques. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’importance de cet aspect de votre processus créatif ?

À la base, j’ai une formation en arts visuels. Je n’ai jamais fréquenté d’école de cinéma en tant que telle, j’ai plutôt appris sur le tas. Mais j’ai été élevé sur les planches : mon père est dramaturge et directeur de théâtre, donc ce rapport à la scène, ou à l’univers théâtral, a toujours fait partie de ma vie. La photographie s’est immiscée dans mon travail quand je me suis essayé à la photo argentique, à mon arrivée aux Pays-Bas. La découverte qu’un film est une succession de cadres sur une bande en celluloïd que je peux toucher, érafler, copier manuellement etc., a vraiment changé ma conception du temps et de la matérialité des images. Alors que je me dirige aujourd’hui vers des films plus narratifs – une tendance qui a commencé à bien des égards avec INSIEME INSIEME – il reste quand même de nombreuses traces de cette approche artisanale de la réalisation sur pellicule analogique dans mon travail. Le format Super 16 que nous avons choisi pour le film est pour moi un personnage à part entière, qui interfère ou qui aide l’histoire, ici et là.

Même si le titre INSIEME INSIEME souligne la dimension collective du film et la nature collégiale du groupe, chaque personnage semble rester isolé d’une certaine façon dans sa propre introspection. Qu’en pensez-vous ?

Pendant longtemps, un slash séparait les deux mots répétés dans le titre. Le film s’appelait alors INSIEME/ INSIEME, justement pour souligner l’introspection que vous venez de mentionner. Dans le triangle amoureux auquel nous assistons, il y a une tension entre la perception de soi des personnages et leur autre intériorisé : l’être aimé. Dans ma vie, j’ai souvent recherché cette forme d’amour absolu que cherchent les personnages du film, et je crois vraiment qu’il existe. J’ai donc décidé de retirer le slash. Je le trouvais un peu trop pessimiste, et il ajoutait une convention formaliste supplémentaire ; j’espère que le film est capable de le transcender. J’ai aussi choisi de conserver le titre en italien, parce que j’adore le son de cette répétition, même si elle n’est pas forcément facile à comprendre pour un public international. L’une de mes romancières préférées, Jamaica Kincaid, dit que si l’on aime le son de quelque chose, ce n’est pas anodin. Sans elle, le film s’appellerait surement autrement. C’est un titre joyeux, et le film m’a apporté beaucoup de joie, ainsi qu’à tous ceux qui y ont participé. Honnêtement, c’est le seul sentiment que je voudrais que les spectateurs ressentent en voyant le film, et j’ai hâte de pouvoir enfin le présenter à un public à Marseille.

Propos recueillis par Marco Cipollini

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Fiche technique

France, Pays-Bas / 2022 / Couleur / 37’

Version originale : français, italien, anglais, portugais
Sous-titres : français, anglais
Scénario : Bernardo Zanotta
Image : Ville Piippo
Montage : Paul Nouhet
Son : Sergio Gonzalez
Avec : Gustavo Jahn, Jun Ortega, Lydia Giordano, Leandro Lefa
Production : Yann Gonzalez et Flavien Giorda (Venin).
Filmographie : In His Bold Gaze, 2020
Heart of Hunger, 2018

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR