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VALE ABRAÃO / VAL ABRAHAM

Manoel de Oliveira

De Vale Abraão, beaucoup a été dit sur la poursuite de cet « éternel féminin », présent déjà dans le premier film d’Oliveira, Douro, Faina Fluvial, et dans tous les autres, sans exception. Vale Abraão c’est aussi un film sur cette rivière profonde, le Douro. Et le film d’une femme de « menaçante beauté », Ema (le grand rôle de Leonor Silveira), sans doute la fusion de toutes les héroïnes de Manoel de Oliveira, et plus encore.
Oliveira pourrait nous contredire. C’est que le mystère féminin n’est pas universel : il change d’une femme à l’autre. Il pourrait dire que rien n’est sûr, que personne ne peut savoir le secret, moins encore le filmer. Il dirait que la femme est la mère de l’Humanité. Qu’elle est la Terre, et l’homme l’épée. Pour en savoir un peu plus sur elle, il a cherché Agustina Bessa-Luís, qui l’a aidé. C’est Oliveira qui a proposé à Agustina d’actualiser la Bovary de Flaubert par sa plume (de femme), dans le Douro qu’elle connait mieux que personne, sans confondre roman et film. Le roman, Agustina l’a écrit, dense et sublime, presque sans dialogues, sachant déjà qu’Oliveira irait l’adapter et le violer, forcément : cette relation de travail à distance entre eux n’a jamais été si fusionnelle. Il se trouve aussi qu’à cause de cette fusion, le paradigme féminin allait changer chez lui. Le «val» féminin avait aussi le «Abraham» masculin.
Et tous les deux nous conduisent, pour la première fois d’une façon très claire dans cette oeuvre, au mythe platonique de l’Androgyne. «Vale Abrãao» est le film d’Oliveira où l’amour n’est plus le privilège des femmes et le sexe celui des hommes. Car cette Ema faite de feu, cette femme qui se donne à son mari, puis à ses amants, sans les aimer et sans rien demander, c’est la Terre et c’est l’épée à la fois, elle est née comme ça. C’est la Bovary de «l’âme qui balance» et que les hommes aiment à la folie mais ne comprennent jamais. Pas la Bovary de Flaubert, mais celle, sacrée, de Agustina et de Oliveira. Seule la rivière – le Douro, toujours – pourra l’accueillir, ses supplices, ses extases, tout le désir.
(FF)

Fiche technique

ÉCRAN PARALLÈLE  / MANOEL DE OLIVEIRA FRÔLER L’ÉTERNITÉ

Portugal, France, Suisse, Couleur, 35mm, Dolby, 203’

Version originale : Portugais
Scénario : Manoel de Oliveira d’après un roman de d’Augustina Bessa-Luís
Image : Mário Barroso
Musique : Beethoven, Fauré, Debussy, Schumann, Strauss
Montage : Manoel de Oliveira, Valérie Loiseleux
Son : Henri Maïkoff
Avec : Leonor Silveira, Cécile Sanz de Alba, Luís Miguel Cintra,
Diogo Dória
Production : Paulo Branco