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Soon It Will Be Dark

Qu’est-ce qu’habiter un paysage ? Un cadre ? Donner corps au temps ? Questions faussement simples que le film de l’artiste Isabell Heimerdinger invite à expérimenter avec Soon It Will Be Dark. Le contexte : un bout de côte, espace tropical où subsistent, parsemées en arrière plan, quelques vieilles bâtisses coloniales décrépites. Un coin de campagne, mi-village mi-forêt, lisière en bord de mer, où le regard s’attache à un homme, au fil des jours, tout occupé à sa tâche : d’un lieu à l’autre, défricher consciencieusement à la machette les alentours des édifices comme les sous-bois luxuriants d’une forêt dense aux arbres majestueux. Des gestes mesurés, réfléchis, précis, respectueux. Isabell Heimerdinger, dans des cadres posés comme autant de tableaux attentifs aux moindres détails, aux infimes frémissements, restitue une vie réglée selon le cycle élémentaire du jour et de la nuit, et rend palpable l’air, l’espace. Voilà le film devenu exercice de contemplation, prenant soin de ces actions répétées, comme ces traversées du paysage en pickup, travelling glissant entre terre et mer, jusqu’à l’ellipse. L’atmosphère est toute de sérénité, indifférente à l’ailleurs qui menacerait ce délicat équilibre – cette fête entendue au loin, ou ces téléviseurs au babil indistinct. Sans oublier les rumeurs d’une nature omniprésente, bourdonnante, peuplée de cris d’oiseaux. Et sans un mot, le film d’aviver nos sens et notre écoute et de poser un regard aussi sensuel que minimaliste sur le monde. Pour faire corps avec le temps et les lieux, à l’instar de cet homme inscrit dans ce paysage jusqu’à s’y fondre. (N.F.)

Dans Soon It Will Be Dark, nous sommes quelque part dans une zone tropicale, au bord de la mer. Pourquoi cet endroit ? Pouvez-vous résumer le projet ?

Je me suis rendue plusieurs fois sur les lieux avant le tournage. Il s’agit du deuxième plus petit pays d’Afrique, composé de deux îles le long de l’Équateur, dans le Golfe de Guinée. C’est un endroit très reculé, avec une histoire coloniale très lourde. Ce qui m’a frappée et fascinée, c’est que même s’il s’agit d’un des pays les plus pauvres du monde (d’un point de vue économique occidental), j’y ai découvert une richesse incroyable, au sens large du terme. Petit à petit, l’idée m’est venue de faire un film qui explorerait de façon ludique le fait de se perdre (littéralement) dans la complexité d’un lieu qui véhicule tant d’idées préconçues, des deux côtés : vu de l’extérieur et de l’intérieur.

Comment regarde-t-on un lieu où l’on n’est encore jamais allé ? La sensation initiale se perd quand on ouvre les yeux pour la seconde fois. Pour le film, nous avons tenté de saisir et préserver une part de cette pureté quasi naïve qui entre en jeu quand on découvre et qu’on observe quelque chose pour la première fois. Mais en préparant le tournage, cette idée de départ a commencé à me jouer des tours, et finalement je l’ai mise de côté. Le travail sur l’île s’en est trouvé facilité, dans le sens où nous étions libres, nous ne dépendions plus d’un scénario. Mais avec toute cette liberté, nous avons aussi eu plus de mal à nous concentrer sur un élément et à faire des choix. Au final, nous sommes revenus avec beaucoup plus d’images que prévu, et nous avons eu du mal à trouver une ligne directrice qui nous aiderait à construire un ensemble cohérent d’un point de vue conceptuel. Soon It Will Be Dark est une sorte de détour que nous avons choisi de prendre lorsque nous explorions nos différentes options au montage. Nous nous sommes concentrés sur un personnage qui travaille dans une plantation de bananes et de cacao. Il va sans dire que ce film n’est que le point de départ d’un travail bien plus conséquent.

 

Vous ne nommez ni le pays, ni ses habitants. Très peu d’éléments nous permettent de situer les lieux. Pourquoi ?

Comme je le disais, il était important pour nous d’offrir une vision impartiale de cet endroit, où qu’il soit et quel qu’il soit. Nous ne voulions pas donner un nom d’entrée de jeu et établir un contexte direct. Avec le recul, le processus du tournage et du montage m’évoque la composition d’un poème : il s’agit avant tout d’établir une atmosphère et un état d’esprit, plutôt que de dépeindre une réalité. En même temps, il était important de ne rien mythifier. Les acteurs, les techniciens et l’île sont tous mentionnés dans le générique de fin.

 

Pourquoi vous concentrer sur un seul personnage ?

En fait, il y en a deux : le premier est l’homme qui siffle avec les oiseaux, mais on ne le voit que deux fois. Néanmoins, je le considère quand même comme un personnage important. Il est connu pour son talent : il est capable d’imiter à la perfection le chant des oiseaux de l’île, dont beaucoup sont endémiques. L’idée de le filmer m’est venue bien avant que le film ne commence à prendre forme. C’était agréable de pourvoir incorporer, presque cacher ce moment mis en scène dans un film par ailleurs documentaire.

L’autre personnage est l’ouvrier sur la plantation que je viens de mentionner. Nous l’avons rencontré en chemin. Nous avons décidé de nous concentrer sur lui, de le suivre de la nuit jusqu’au jour, de la mer jusqu’à la forêt, et vice versa. C’était un choix instinctif ; nous avons eu l’impression au montage qu’il apportait une certaine complétude et une richesse de sens au projet. Le personnage nous plonge avec lui dans l’île, son travail et son environnement. Nous étions fascinés par ses mouvements stoïques mais adroits. Sa présence est très calme, parfois presque réservée, mais elle nous guide soigneusement à travers toutes les étapes du film. Il n’essaye pas (et nous non plus) de soulever des questions spécifiques ou d’expliquer quoi que ce soit. On ressent une certaine solitude dans les scènes tournées la journée, parfois le personnage semble être le seul être humain existant. Ce sentiment contraste avec les scènes de nuit, quand la musique s’élève et que les gens reprennent leurs activités nocturnes au village. La nuit est très douce et réconfortante, c’est plus un sentiment intérieur qu’une réalité.

 

Pourquoi vous focalisez-vous sur son travail dans la forêt, sur ses gestes ?

Chacun de ses gestes répond précisément à un objectif délibéré, même s’il a l’air très simple. L’homme prend soin des cultures qui poussent à l’ombre d’arbres immenses, comme de grands parapluies. Le soleil et l’ombre, la croissance et la décomposition, la nuit et le jour sont les paramètres qui déterminent sa routine journalière. Ses gestes préservent l’équilibre, au sens physique et métaphorique du terme.

 

Il n’y a pas de mots, pas de dialogues, mais le paysage sonore dans la nature est très présent. Pourquoi ? Faut-il y voir une façon de faire du paysage un personnage à part entière ?

Il existe une stricte séparation entre les personnages, le village, les trajets en voiture et la nature qui entoure tout cela. Le chant des oiseaux est interrompu par la récolte, les insectes nocturnes laissent place à la musique. Le dialogue est un échange de sons plutôt que de mots. Et oui, il est évident que le paysage est un personnage, mais il en va de même pour les autres éléments qui composent le film. Parfois, je pointais dans une direction, mais Ivan Marković, le directeur de la photographie, filmais déjà dans une autre. Il s’est montré très patient, pour ne pas dire infatigable, étant donné que les conditions de tournage étaient rarement confortables. Aujourd’hui, avec le recul, je peux dire que le film prend réellement vie grâce à ces moments de concentration et de calme : la lumière qui change dans la forêt, les nuages qui cachent et finissent par révéler la pleine lune, les scènes de nuit dans le village. Rien de tout cela n’était planifié, la plupart des moments sont venus naturellement. Tout ce qu’il nous fallait, c’était du temps et une certaine résistance à la pluie et aux moustiques.

 

Il y a une sorte de rebondissement à la fin. Pourquoi ?

Il nous a semblé qu’une surprise serait la bienvenue après la longue scène de trajet en voiture, quand l’air est enfin plus frais et le calme de l’eau s’offre comme une promesse. L’esprit du personnage, tout comme le nôtre, commence à s’égarer dans la légèreté de ce moment. Le rebondissement auquel vous faites allusion relie deux bouts du chemin, mais également la fin du film à son début, comme une boucle.

 

Faut-il comprendre le titre comme une métaphore sur la fin d’un monde, même si elle s’accompagne d’une sorte de tranquillité, de calme ?

C’est exactement l’idée du titre. Il renvoie à la brièveté des jours qui structurent toute activité, mais c’est surtout une allusion à la fragilité de ce monde et de ses habitants, celui du film comme le nôtre.

 

 

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

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Fiche technique

Allemagne / 2020 / Couleur / HD, 5.1 / 23’

Version originale : Sans dialogue.
Image : Ivan Marković.
Montage : Ivan Marković.
Son : Ansgar Frerich, Jonathan Ritzel.
Avec : Deuladeu Luis Martins, José Manuel Spencer.
Production : Isabell Heimerdinger.
Distribution : Isabell Heimerdinger.

 

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE