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Les épisodes – Printemps 2018

Marta, Luc et Charlotte ont entre vingt-cinq et trente ans, ils partagent à Paris des amitiés, des exigences et des refus. Les idées s’améliorent dans les facs occupées. Les épisodes (printemps 2018) fait partie de ces films si singuliers dans leur approche de l’existence, si souverains dans leur manière de se donner leur propre langage, que toute tentative de définition, d’assignation à un genre, à une allure identifiée du cinéma, ne peut qu’échouer. On peut alors ouvrir le dictionnaire – c’était après tout le réflexe de Ponge face à l’inconnu. « Épisode. Division d’une œuvre qui comprend plusieurs parties dont chacune forme un tout pouvant se suffire à lui-même. Moment plus ou moins marquant de la vie de quelqu’un. Ensemble d’actions, d’événements formant un tout et constituant un moment marquant de l’histoire, du temps. » L’oeuvre, la vie, l’histoire. L’intuition décisive de Mathilde Girard est qu’il est possible de les tenir ensemble, dans une même forme, d’inventer le récit fragmenté qui manifeste leur solidarité, leur énigmatique et commune vérité. De quoi est faite une existence ? D’épisodes, vécus ou rêvés, que la parole convertit en histoires par lesquelles chacun se raconte et se donne, à soi et à l’autre. De quoi est faite une saison ? De la manière dont le bruit du monde résonne dans des voix, des dictions, dont le souffle du présent enveloppe des visages qui ont choisi de s’écouter vivre et de se regarder parler. De quoi est fait ce film ? D’une composition de fragments qui chacun, par la mise en scène à chaque fois différente de la parole, offre à Marta, Charlotte et Luc, la possibilité de se dire, de s’exposer en leur vérité et en leur souveraineté d’êtres façonnés par l’exercice de la plus exigeante pensée de ce qui arrive. Marta raconte ses rêves à un ami, Charlotte décrit les stratégies sexuelles de sa puissance, Charlotte et Marta parlent d’un poème de Pasolini, Luc tour à tour se donne et s’esquive. Au fil des épisodes prend corps un quatrième personnage : celui de Mathilde Girard, dont la présence, par-delà l’écoute, s’avoue intimement tissée à celle des autres. Et l’on finit par comprendre, émerveillé, que le recueil des fragments d’autofiction est pour la cinéaste la plus élégante manière d’esquisser la sienne – son autobiographie, non de tout le monde, mais de quelques êtres remarqués, rigoureusement admirés, précisément aimés. (C.N.)

Les Épisodes – printemps 2018 : ce titre associe une idée de structure et une indication temporelle. Comment est-il né, en quoi est-il daté, lié à un moment précis ?

Le film est né d’une situation politique qui a rapproché des gens pendant plusieurs mois, et qui les réunit encore, par épisodes. En mars 2018, à la suite de la lutte contre la Loi Travail et les mesures de sélection à l’université, les facs sont occupées. C’est un moment d’action et d’expression collective, dans lequel les questions féministes prennent de l’importance. J’ai été impressionnée par la façon dont les gens que je rencontrais articulaient leur activité politique et leur vie privée. Nous parlions beaucoup. De mon côté j’avais depuis longtemps l’idée d’une enquête sur la vie et l’amour. On a commencé un dimanche. Miguel m’a invité chez lui et Marta. Nous avons parlé et filmé. Ça a commencé comme ça.

Charlotte, Marta, Luc : pourquoi ces trois personnes ? Comment avez-vous travaillé leurs personnages ?

Marta était la colocataire de Miguel, qui a fait l’image du film. Luc un ami. Charlotte une amie de Luc. C’est un environnement très proche. Les personnages ont été inventés et élaborés avec leurs modèles respectifs.

Très vite j’ai décidé que je ne voulais pas filmer la rue ni l’action politique, mais des intérieurs : seulement des chambres et des cuisines. En fait, il y a aussi la fac, un café et une forêt, mais il s’agissait tout de même de partir de la parole privée (si ça veut dire quelque chose), d’être en contre-champ de la vie active.

Pour chaque personnage, je cherchais des idiosynchrasies : qu’est-ce qui est propre à Marta, à Charlotte, à Luc ? C’était une sorte de jeu : partir d’une réalité documentaire, venir chez l’un et chez l’autre, passer du temps ensemble et écrire ce portrait du moment. Je posais des questions simples et nous réfléchissions ensemble à ce qu’on avait envie de dire au film, quel épisode on allait raconter.

Votre film semble inventer sa propre méthode. Quel a été le rôle de l’écriture ? Comment s’est préparé et déroulé le tournage ?

La méthode s’est inventée au fur et à mesure. Je n’ai pas pensé faire un film au départ. L’idée de faire un film aurait bloqué un désir qui consistait plutôt à jouer, à filmer, à se filmer, à apprendre des choses en filmant et se racontant. C’est comme si on avait travaillé avec nos persona. Je choisissais des passages des entretiens, on les travaillait ensemble. Je cherchais à établir une distance avec le texte de la parole intime et amoureuse. Lorsque Marta raconte sa journée de la veille, elle joue avec cette forme. Luc, de son côté, part davantage du côté de la fiction et de l’improvisation avec son propre rôle.

Tout cela est venu en filmant, au fur et à mesure. Le tournage consistait dans la répétition, la reproduction de scènes de la vie quotidienne.

 

Vous devenez, au fil du récit, un quatrième personnage. Off ou in, comment avez-vous construit votre présence ?

Ma présence a bougé entre le tournage et l’écriture du film au montage. Je me rapprochais de plus en plus de la fiction en entrant dans la vie de chacun, et il a fallu que je prenne la parole aussi pour expliquer ce que je faisais.

 

Le film est fait de la parole de vos personnages, des histoires qu’ils racontent pour se dire eux-mêmes. Comment est venu ce parti pris ? L’aviez-vous pris dès l’origine ou s’est-il consolidé au fil du travail ?

L’envie de raconter des histoires, des épisodes, était là d’emblée : filmer quelqu’un qui raconte une histoire (sa journée de la veille ou sa dernière nuit sexuelle).

La phrase de Serge Daney sur Milestones, que Marta répète à Luc lorsqu’ils sont à l’université Paris 8 : « Milestones est un film sur des gens qui apprennent des choses » nous a aussi accompagnée. La référence est très prétentieuse, mais cette phrase nous inspirait, parce que le film a eu une fonction de mobilisation temporaire, comme un creuset, une maison, un cahier collectif dans lequel tout pouvait entrer et qui a permis d’écrire ensemble l’expérience de ce printemps-là, où les questions politiques et amoureuses étaient vécues et interrogées sur le même plan.

Film de parole, mais selon des registres qui ne cessent de varier. Pouvez-vous commenter cette forme, cette mise en scène en constante transformation ?

Nous avons construit les choses ensemble, au fur et à mesure. Je n’ai pas voulu imposer de style, de langage ; plutôt partir de la façon d’être de chacune et chacun, pour l’appuyer. Je tenais au mélange, à la confrontation entre une parole documentaire (le récit du rêve de Marta, la séquence à la fac avec Luc, le café avec Charlotte) ; et une parole écrite, mise en scène, adressée, pour raconter les histoires.

 

Parlez-nous du montage, de la manière dont ces épisodes se sont assemblés, ont trouvé leur enchaînement et leur rythme ?

On a commencé par monter les choses plutôt dans l’ordre du tournage, en suivant un scénario assez précaire que j’avais écrit pour aller de l’un à l’autre personnage. Mais la chronologie du scénario ne mettait pas assez en valeur les moments de parole, alors on a cassé dans la matière pour faire des blocs. Je voulais qu’on soit attrapé par la parole, en prenant le risque que cette parole soit excessive ou trop longue, qu’on ne respire pas assez.

La parole est une invasion et je voulais rendre physiquement, concrètement, cette impression que peut produire la puissance de quelqu’un qui parle.

 

On dirait à la fois un triple portrait, et celui d’une génération. Mais aussi bien ni l’un ni l’autre. Que cherchiez-vous à élucider, à toucher, en vous engageant dans la réalisation de ce film ?

Marta, Charlotte et Luc appartiennent en effet à une génération pour laquelle j’éprouve une forte admiration, qui a guidé le geste du film. En même temps, je ne croyais pas à la mise en scène de la parole directement politique, et le passage par l’intimité des situations nous a rapprochés des singularités, de la vie privée.

 

Garrel, Akerman, Treilhou… Il vous arrive d’écrire sur le cinéma. Certains films ou cinéastes vous ont-ils inspiré, ont-ils fait repère pour Les Episodes ?

Le film met en scène des solitudes, mais son inscription collective, et sa fonction politique me ramenaient plutôt à Kramer et Rivette. Chronique d’un été (Rouch et Morin) a été un film important aussi, une sorte de référence qui rappelle qu’on ne peut pas enquêter naïvement sur la vie, et que la vérité est toujours une mise en scène.

 

Les Épisodesprintemps 2018  est votre premier film. Philosophe, vous êtes notamment l’auteur d’un livre sur Georges Bataille (L’art de la faute, éd. Lignes, 2017) et d’un livre d’entretiens avec Jean-Luc Nancy (Proprement dit, éd. Lignes, 2015). Vous êtes aussi psychanalyste. Comment situez-vous ce film, et la pratique du cinéma, par rapport à vos autres activités ?

Ce film – et peut-être la pratique du cinéma – est davantage lié pour moi à une pratique de la vie qu’à des disciplines et des savoir-faire antérieurs.

Cependant, la parole y est centrale, qui est quand même au cœur de mon travail de psychanalyste.

Filmer la parole, des êtres qui parlent, se parlent et s’écoutent fut décisif, mais la fabrication d’un film et l’expérience de faire des images relève aussi d’autre chose, qui me mobilise beaucoup, mais je ne sais pas encore ce que c’est. C’est apprendre à voir.

 

Vous êtes la co-scénariste des deux derniers films de Pierre Creton, Va, Toto ! (FID 2017) et Le Bel  Eté (FID 2019). Pouvez-vous évoquer cette collaboration, et le rôle qu’elle a pu jouer dans votre passage à la réalisation, dans la gestation des Épisodes  – printemps 2018 ?

Le travail avec Pierre a rapproché l’expérience du film de la vie quotidienne. Sa façon de filmer et d’écrire à partir de son environnement, des rencontres, m’a en effet autorisée, sans que je m’en aperçoive, à jouer aussi de mon côté. Le fait qu’un film naisse d’une rencontre, la nourrisse et lui donne forme rapproche en effet beaucoup ce qu’on a vécu avec Les Episodes du geste de Pierre.

 

Des projets ? Un prochain film ?

J’ai continué à filmer dans les appartements de mes amis. Je suis en train de faire un épisode sur une amie de mon âge, qui vit en Suisse avec son enfant. Elle est féministe et elle a un enfant.

 

Propos recueillis par Cyril Neyrat

 

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Fiche technique

France / 2020 / Couleur / HDV / 30’

Version originale : français, espagnol.
Sous-titres : français, anglais.
Scénario : Mathilde Girard, Charlotte Bayer Broc, Marta Camell Galí, Luc Chessel.
Image : Miguel Armas.
Montage : Mario Valero avec la collaboration de Valérie Massadian.
Son : Luc Chessel, Michel Bertrou.
Avec : Marta Camell Galí, Charlotte Bayer-Broc, Luc Chessel, Mathilde Girard, Miguel Armas.
Production : Société Acéphale (Lorenzo Bianchi & Anthony Lapia) et Mathilde Girard.
Distribution : Société Acéphale.

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE