• Compétition Flash

No Weight Whatsoever

Tandis que Rosa achève de faire le ménage, Nicolas peaufine le morceau de musique contemporaine qu’il fera écouter le soir à ses amis réunis dans son appartement de Bogota. Deux sœurs vivent seules à la campagne, dans le plus grand dénuement ; après les avoir nourries, une voisine les accompagne en ville à la recherche de leurs parents disparus. Deux récits se succèdent que tout oppose et rien ne relie, si ce n’est la musique du compositeur d’origine cubaine Orlando Jacinto Garcia et l’état propice au rêve de ses auditeurs. Des vaches, aussi, qui passent d’une reproduction d’un tableau hollandais chez Nicolas aux champs et chemins de la campagne colombienne. De ces bêtes silencieuses, Mauricio Arango adopte la placidité, une distance constante du récit à l’égard des personnages et de leurs émotions, et une puissance d’immersion musicale dans le paysage. Rien ne pèse, car rien n’est supposé faire sens de part et d’autre de la césure narrative, au-delà de la pure immanence de chaque récit. Mais est-ce vraiment si léger ? Lorsque le compositeur surprend sa femme de ménage en train d’admirer le tableau d’Albert Cuyp en attendant d’être payée, c’est une autre césure qui vient au film : celle-ci qui divise un pays, un peuple entre des mondes séparés, des classes sociales et des modes d’être qui se côtoient sans rien partager. No weight : de l’apesanteur à l’indifférence, le passage existe. Arango le suggère sans l’imposer. Subtilité, mais aussi troublante duplicité, entre quiétude et inquiétude, de ce diptyque paysager. (C.N.)

No Weight Whatsoever est un film scindé en deux, composé de deux récits distincts qui se succèdent. Quelle est l’origine du film ? Quelle a été votre impulsion, votre intention initiale ?

 

Au départ, je travaillais sur deux idées de film distinctes. D’une part, l’histoire d’un compositeur, et de l’autre, l’histoire de jeunes filles de la campagne dont les parents ont disparu. La deuxième intrigue est inspirée d’un fait divers que j’ai lu dans un journal colombien. Seulement, à un moment donné, j’ai réalisé que ces deux récits pouvaient faire l’objet d’un film commun. Quand j’ai décidé de les combiner, j’ai senti qu’il y avait quelque chose de mystérieux – et d’attrayant aussi – dans l’idée de remplacer une histoire déjà bien avancée (avec ses personnages, ses rythmes et ses espaces propres) par une autre, totalement différente. Ce changement de récit peut être déconcertant, mais il permet de bousculer les attentes du spectateur sur ce dont parle le film et ce qui va se passer ensuite à l’écran.

J’ai essayé de basculer d’une histoire à l’autre d’une façon inattendue mais subtile. Dans No Weight Whatsoever, j’aime que cette transition entre les deux récits se passe en douceur. D’abord, on peut penser que le début de la seconde partie est un rêve dans lequel un personnage de la première partie serait plongé. Mais à mesure que la deuxième intrigue progresse, on oublie la première pour suivre la seconde. Vers la fin, cependant, intervient un petit rappel de la première histoire, le signe d’un lien possible entre les deux.

 

Il y a de forts contrastes entre les deux parties : entre la ville et la campagne, entre les classes sociales… Toutefois, le personnage de la domestique pourrait faire le lien entre elles. Pouvez-vous commenter ces questions sociales et politiques, et la façon dont votre film aborde la situation actuelle en Colombie ?

 

Je pense que le film met l’accent sur une situation qui n’est pas spécifique à la Colombie, mais qui fait partie intégrante du monde d’aujourd’hui, y compris dans les nations plus riches. Dans un pays comme la Colombie, tant de choses sont tributaires de la situation financière des habitants : l’éducation, l’accès aux livres, l’alimentation, l’emploi, le logement, les opportunités, etc. Dans le film, la juxtaposition de personnages issus de différentes classes sociales est révélatrice du type de société dans laquelle ils évoluent. En Colombie, le travail manuel est souvent très mal payé, alors même dans les familles de la classe moyenne, il est fréquent d’avoir recours aux services d’une employée de maison. Ce sont souvent des femmes qui ont quitté la campagne pour venir travailler en ville. Je n’avais pas pour objectif de faire une critique sociale, mais il y a des réalités qu’on ne peut tout simplement pas ignorer.

 

La musique, qu’il s’agisse de musique classique contemporaine ou de chansons populaires, et le son en général, jouent un rôle important dans la composition du film. Comment avez-vous choisi les morceaux, et comment avez-vous conçu le son du film ?

 

Il y a quelques années, j’ai rencontré Orlando García, le compositeur de la musique classique contemporaine que l’on entend dans le film. La première fois que j’ai entendu son travail, j’ai beaucoup aimé le fond de mystère qui s’en dégage. Je l’ai aussi trouvé très « cinématographique », de par l’impression d’intensité, de mouvement et de découverte qu’il véhicule – autant d’émotions que je ressens lorsque je regarde un film. Le personnage du musicien est devenu un moyen d’introduire les compositions d’Orlando. Il m’a laissé libre de choisir n’importe quels morceaux dans sa discographie, j’ai donc pu sélectionner ceux qui correspondaient le mieux au film.

A l’occasion d’un autre projet il y a quelques années, j’ai fait la connaissance de John Herman Cortes, un compositeur de musique pop et danc colombien très talentueux. J’avais aussi envie de travailler avec lui parce ce qu’il vient d’un milieu défavorisé et qu’il travaille très dur pour faire sa musique, ne serait-ce que pour se procurer du matériel. J’adore l’énergie de sa musique, elle reflète parfaitement ce que l’on entend tous les jours à la radio ou dans les bars en Colombie. Il a composé tous les morceaux qui alternent avec la musique classique.

Dans l’ensemble, l’habillage sonore avait pour but de reproduire un monde réel et tangible, tout en traduisant les émotions des personnages : la solitude du musicien, le mystère touchant à la vie des jeunes filles, la fatigue de la domestique. Il était aussi important pour moi que le rythme de la bande-son donne l’impression d’un doux balancement.

 

Comment avez-vous choisi les acteurs qui interprètent vos personnages ?

Le film a été produit avec un budget minuscule, j’ai donc suivi les recommandations d’amis et profité de rencontres fortuites. Par exemple, j’ai découvert les trois jeunes filles qui jouent dans la deuxième partie du film alors que je cherchais des lieux de tournage. Elles n’avaient encore jamais joué la comédie. Mais elles avaient l’âge des personnages, et elles vivaient là où nous avons tourné. Lorsque je travaille avec des acteurs non professionnels, j’ai appris à me détacher de la « qualité » de jeu. C’est une attente irréaliste et injuste, source de trop de tension pour tout le monde. Alors sur le tournage, nous avons abandonné certaines scènes et simplifié certains dialogues. Tout en faisant ces compromis, j’ai compris qu’il y a des choses que seule une personne réelle peut jouer de façon convaincante. Je pense par exemple à une petite scène dans laquelle la femme plus âgée sort de chez elle et coupe du bois avec une hache. L’interprète l’a fait sans que je lui demande, elle devait juste ramasser du bois et retourner dans sa cuisine. Au lieu de cela, elle a saisi la hache et s’est mise à couper du bois. Elle l’a fait d’une façon si naturelle et efficace, toute l’équipe était admirative. Je ne pense pas qu’un acteur professionnel venu de la ville aurait été capable de faire une chose pareille avec autant de naturel.

 

Un tableau du peintre hollandais Albert Cuyp représentant un paysage occupe une place centrale dans le film. Pouvez-vous l’expliquer ? Comment décririez-vous la relation de votre film, et de votre cinéma en général, à la peinture ?

 

La culture est un sujet qui me questionne. La musique classique et le tableau dans le film illustrent ce questionnement. Par exemple, qu’est-ce que l’on considère comme « culturel » ? À qui s’adresse la culture ? Pourquoi ? Un ouvrage consacré à la peinture néerlandaise dans la maison d’une personne fortunée peut représenter certaines valeurs et traditions, un certain niveau d’éducation, ou pourquoi pas, de bon goût. Mais que se passe-t-il quand on contemple ces mêmes tableaux indépendamment de tous ces attributs ? J’aime l’idée que la domestique soit touchée par ces œuvres, parce que quelque chose en elles lui rappelle sa propre vie, la pousse à marquer une pause et à se plonger dans ses souvenirs. Bien sûr, il s’agit d’un élément de fiction dans le film, mais cela me remplit d’espoir de penser qu’un tableau peint il y a des siècles à l’autre bout du monde puisse aller droit au cœur d’une personne qui n’a pas été formée pour l’apprécier.

 

Pouvez-vous expliciter le titre du film, à la fois beau et mystérieux ?

 

Le titre utilise la métaphore du poids et de la gravité pour évoquer la société actuelle. Tant de personnes (les travailleurs immigrés, les réfugiés, les demandeurs d’asile, les minorités raciales, les exclus) ont été dépossédées de leur poids, de leur gravité. Dans de nombreuses sociétés aujourd’hui, elles ne comptent pas, elles ne font littéralement pas le poids. C’est cela qu’évoque le titre.

 

Propos recueillis par Cyril Neyrat

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Fiche technique

Etats-Unis, Colombie / 2019 / Couleur / Vidéo numérique, Stereo Dolby Digital / 29’

Version originale : espagnol.
Sous-titres : anglais, espagnol, français.
Scénario : Mauricio Arango.
Image : Santiago Muluk.
Montage : Mauricio Arango.
Musique : Orlando Jacinto García, John Hermán Cortés
Son : Juan David Quintero.
Avec : Manolo Orjuela, Adelaida Otalora, Laura Castiblanco, Paola Piza, Civilina Puentes, Javiera Valenzuela.
Production : Crime Central (Mauricio Arango).
Distribution : Mauricio Arango.

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR