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La cellule

On se souvient de Broken Leg (FID2011) et de Black Diamond (2014), Samir Ramdani y jouait, virtuose, avec les codes et se faufilait avec grande aisance dans les espaces urbains de la côte Ouest de l’Amérique. Voilà déployé à nouveau son talent de chorégraphe, mais dans des décors plus difficiles à enchanter. C’est en effet dans le cadre d’un atelier au sein du collège Charles Péguy, à Paris, que ce film est né et dont la fabrique s’est poursuivie sur plusieurs séquences longuement réparties dans le temps. Film fantastique dont les références sont faciles à déceler (Le Village des damnés, évidemment, mais aussi Invasion Los Angeles, Matrix, Romero, le Cronenberg des débuts,…), La Cellule revendique la modestie de son économie de production : voix off continuée en place de dialogues, effets spéciaux rudimentaires et répétés, cast entier de minots et d’amateurs, Samir Ramdani lui-même en (excellent) protagoniste. Pour autant, à la manière du cinéma de série B., le film regorge d’une énergie qui contamine autant que le virus, écho fugace à l’actualité récente, auquel le récit fait place. Extrême précision dans la direction de ses acteurs, incroyables de sérieux professionnel, plans filmés au cordeau, inventions constantes, le film nous entraîne à grande vitesse de surprise en surprise. Pour ne jamais lâcher, au passage, l’affaire politique que la jeunesse bariolée qui peuple l’écran incarne, revendique et produit. La Cellule ne retient ici personne prisonnier, elle prolifère, se propage, sacrément efficace, joyeuse et fort réjouissante. (J.-P.R.)

Superbe Spectacle de l’amour (2017) était un film de zombies. Vous continuez dans cette veine fantastique avec La Cellule. Qu’est-ce qui vous intéresse, en tant qu’artiste, dans le cinéma de genre ?

Effectivement, je suis d’abord un artiste travaillant dans le champ de l’art contemporain et j’y fais des films de genre, La Cellule étant le troisième. Depuis quelques années, j’ai envie d’ouvrir mes films à un public moins spécialisé et ces formats cinématographiques me plaisent. Les codes des différents genres sont intégrés par le plus grand nombre depuis longtemps et deviennent des vecteurs très efficaces pour poser des questions sociétales et politiques à tous les types de public, ce qui m’intéresse particulièrement. D’ailleurs, je ne fais que reprendre la tradition du film de genre critique que d’autres auteurs (John Carpenter, David Cronenberg, George A. Romero…) ont initié. Ma stratégie est donc celle de l’inclusivité dans un milieu de l’art qui fait peu d’effort à cet endroit.

Le film a été tourné essentiellement au collège Charles Péguy, à Paris, en collaboration avec les élèves. Quel était le projet ?

Le projet était simple, nous devions faire une œuvre ensemble. Quand l’association Orange Rouge m’a invité à participer à ce programme, j’ai proposé de faire un film fantastique. Je voulais faire une œuvre qui plaise aux élèves et qui soit stimulante pour eux. Cela a très bien marché : les enseignantes étaient surprises du niveau de concentration des enfants pendant le tournage.

Comment ont-ils participé à son élaboration ?

Je ne voulais pas faire un film d’atelier qui serait resté dans un tiroir. Par rapport à l’ambition du projet, nous nous sommes vite rendus compte que nous n’avions ni le temps ni les moyens de travailler avec les élèves sur toutes les étapes de production du film. Nous avons donc fait le choix de nous concentrer sur le jeu d’acteur et le développement des personnages, ce qui était déjà un gros travail. Et il faut dire que pour eux, c’était la partie la plus amusante.

Le Village des damnés (1960) de Wolf Rilla est cité dans La Cellule. L’idée d’associer la source du pouvoir à des enfants a fait une longue carrière dans le cinéma fantastique. D’autres œuvres ont-elles été une source d’inspiration ?

C’est vrai que l’histoire du cinéma nous offre un bel éventail d’histoires où les enfants sont sublimés par des pouvoirs fantastiques. Mais je dois dire que mon inspiration vient davantage de films de genre qui parlent de domination en général. Je pense à Get Out, Invasion Los Angeles ou même Matrix… Je souhaite m’attaquer aux différents systèmes de domination et dans mon film, je parle de l’émancipation des enfants face à un système politique et éducatif dirigé par des adultes impuissants et irresponsables. Pendant la production, j’ai beaucoup pensé à Greta Thunberg.

Les représentations sociales diffèrent des films classiques, la Première ministre, Amanda About, est d’origine africaine par exemple. Quelles étaient vos motivations ?

Amanda est une femme noire, un peu punk, qui échappe aux canons normatifs de la féminité, et c’est pour cela que je lui ai demandé de jouer la Première ministre. Pour moi, le casting a une valeur politique très importante dans la fabrication de mes films. Il me permet de mettre à l’honneur des représentants de communautés sous-représentées et dénigrées par les médias et le cinéma. Ce choix m’a aussi permis de poser la question de l’accession au pouvoir. Qui est légitime pour exercer le pouvoir politique ? Pour diriger un pays et avoir un projet politique, est-il vraiment nécessaire d’avoir fait une grande école, de parler un français parfait, et de porter un costume ?

Pour quelles raisons interpréter vous-même le professeur et narrateur central de La Cellule?

Au départ, j’ai fait ce choix parce qu’il me manquait un comédien racisé pour interpréter ce rôle. Par la suite, j’ai décidé de transformer ce personnage en narrateur pour renforcer la compréhension. C’était aussi une solution pratique et économique à tous les niveaux. En rendant visite à mes frères à Marrakech, j’en ai profité pour aller me filmer dans le désert marocain.

Le film est porté par des voix off, sans dialogues directs. Pourquoi ce parti pris ?

C’est d’abord un choix économique. Il faut savoir que ce film a eu un budget extrêmement modeste. Et dans ce contexte, la voix off me permet une certaine souplesse : je peux raconter des actions qui seraient trop chères à réaliser ou rattraper des erreurs d’écriture. Mais au-delà de l’aspect pratique de la voix off, je dois aussi dire que j’aime le storytelling au cinéma, les histoires racontées par une seule personne. Cela me renvoie au mode de transmission orale très utilisé dans les milieux populaires, dans le cercle familial en général et dans beaucoup de cultures arabes.

La Cellule se déroule dans des espaces-temps différents. Comment y avez-vous réfléchi au montage ?

J’ai vraiment pris plaisir à monter tous ces espaces-temps dans le même film. L’idée était de passer de l’espace clos et quasi carcéral du collège à d’immenses espaces vides, et cela, en une seule coupe. Ces forts contrastes d’espaces ont pour fonction, entre autres, de renforcer la dimension fantastique et cérébrale du film. Il était aussi important de faire respirer le spectateur hors du collège, hors du parlement, hors de la voiture…

Les effets spéciaux sont très graphiques avec des jeux de lumières, de couleurs et de surimpressions. Comment avez-vous travaillé l’image dans l’économie du film ?

J’ai tout fait moi-même de manière analogique et artisanale dans mon atelier. Pour les séquences de rêves, j’ai récupéré des aquariums et je me suis livré à toutes sortes d’expériences avec différents liquides colorés. Une grande partie de ces images a été éclairée par un vidéoprojecteur qui diffusait des vidéos très colorées. C’était vraiment de la pure expérimentation, j’ai eu beaucoup de surprises.

Des plans d’actualité ont été intégrés au film, miroir d’un monde en crise. Pourquoi ce choix ?

La production du film, qui s’est étalée sur trois ans, a été interrompue à plusieurs reprises pour différentes raisons indépendantes de ma volonté. Et pendant ce temps-là, la France vivait la grande crise sociale des Gilets jaunes dont je suis solidaire en tant qu’enfant de milieu populaire. Je suis allé filmer les manifestations dans le but de leur donner une place dans mon histoire, ce qui a d’ailleurs donné de la force à mon propos. Et en filmant les barrages de CRS, j’ai réalisé également une économie substantielle.

Cette histoire de virus a des résonances évidentes avec les évènements récents. Comment considérez-vous La Cellule aujourd’hui ?

Ce concours de circonstances est assez troublant. Je ne sais pas trop quoi en penser. Je constate seulement que, en tant qu’artiste ou citoyen, il devient urgent de critiquer et de remettre en cause notre modèle de société. Et notamment notre rapport au pouvoir et à la soumission. Dans La Cellule, c’est de pouvoir dont il est question, les enfants reprennent le pouvoir sur leurs existences et décident de prendre en main leur avenir. C’est ce que je nous souhaite.

 

 

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

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Fiche technique

France / 2020 / Couleur / HD / 49’

Version originale : français.
Sous-titres : anglais.
Scénario : Samir Ramdani, Thomas Stuck.
Image : Samir Ramdani.
Montage : Samir Ramdani.
Musique : Pierre Sendrané.
Son : Charlotte Comte, Arno Ledoux.
Avec : Amanda About, Soraya Ramdani.
Production : Samsha (Alexis Bougon).
Distribution : Samsha (Alexis Bougon).

 

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR