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  • Compétition Française

C’est Paris aussi

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Lech Kowalski nous aura, de longue date, habitués aux mouvements. Ceux de la rue, des punks, des fétichistes, de sa mère, des paysans polonais, des grévistes : la liste est longue, c’est celle, presque sans fin, d’une humanité reléguée. Mais est-ce une habitude ? Surtout pas, l’effet plutôt d’une caméra restée indomptée. Et nous, soumis à ses ruades, à ses roueries, à ses rébellions, à ses rages, à ses cris du cœur, on en prend plein les yeux et ça fouette l’âme. Cette fois encore, l’idée est simple : faire le remake d’Un américain à Paris. Mais, précisons, en guise d’ « américain », ce sera un Indien, casquette de baseball arborant le slogan : « native pride » ; et en guise de Paris, ce sera ces « zones », aux bords de routes de la capitale, traversées de sans-abris, de migrants venus du monde entier. Y danse-t-on ? Ça se peut. Un boxeur croisé à la soupe populaire ne cesse de parler en bougeant façon shadow boxing. Et puis notre native, il marche, il ne cesse de mettre une basket devant l‘autre, pressé, toujours dans l’urgence à se déplacer, presque à courir. Et aussi, la caméra de Lech, chien fou, fait de brusques panoramiques sans motif, quitte son sujet, cherche un cadre plus vaste, le ciel, les routes. Ici, rien ne tient en place, et ce n’est pas la moindre des surprises que d’écouter l’Indien parler des conditions de vie des migrants qu’il croise comme l’image exacte de celles que son peuple, avant de presque disparaître il y a bien longtemps, a connues. C’est sans doute cette liberté de circuler dans la cruauté qui autorise un final qu’on taira ici, déplacement supplémentaire et refus d’assignation. C’est Kowalski, à nouveau. (J-P.R.)

Après On va tout péter (2019), où vous filmiez, avec eux, le combat des ouvriers de l’usine GM&S de La Souterraine, dans la Creuse, vous suivez un Amérindien à Paris. Comment est né ce film ?

L’idée du film est née du besoin de repousser les frontières du cinéma de fiction, et de ce qu’il pourrait être. J’en ai vraiment marre des films qui explorent des sujets afin de m’expliquer quelque chose. Je n’ai pas envie d’expliquer quoi que ce soit. Je veux juste montrer les choses sous un angle qui soit nouveau pour l’œil, les sens et l’esprit ; je veux surprendre les gens et leur montrer que les choses ne sont pas telles qu’ils les perçoivent, parce qu’en réalité la plupart des gens ne voient que ce qu’ils ont envie de voir. La plupart du temps, ils évitent de s’attarder sur des lieux ou des choses qui les rendent mal à l’aise, et de ce fait, ces gens vivent dans un cocon d’ennui. Moi aussi. Alors, quand j’ai rencontré Ken, je me suis vite dit qu’il y avait là quelque chose à creuser, et sans doute à filmer. Je me suis mis à tourner un jour, seul face à Ken : je lui posais des questions, nous parlions de la vie, sans vraiment savoir quelle direction prendrait le film, ni même s’il y aurait un film. Il n’est pas toujours souhaitable de se dire : « Il y a matière à faire un film ». Ces images ont été tournées aux États-Unis. Mais pour être honnête, j’en ai vraiment assez des États-Unis, de leur attitude et du politiquement correct, de gauche comme de droite. Sans oublier les questions qu’ils soulèvent continuellement, qui deviennent la saveur du mois, puis on passe à autre chose. Aux États-Unis il y a cette pression idiote qui vous pousse à explorer la saveur du mois. Le problème, c’est qu’il devient vite le gros titre du mois suivant. Quel ennui ! Les sujets m’ennuient.

Du coup, à force de s’ennuyer à parler de sexualité, d’homosexualité et de problèmes d’Amérindiens, Ken et moi avons fini par nous dire : « Allons tourner en Europe ! » Laissons ces sujets de côté. Profitons simplement de ce temps passé ensemble. Filmons là où j’habite, à Paris. On verra bien ce que ça va donner. Ken m’a dit : « Peut-être que je trouverai quelqu’un avec qui coucher là-bas. Quelqu’un à aimer. Quelqu’un que je ne pourrais pas rencontrer aux États-Unis. »

Ken se sent enfermée dans l’ennui des États-Unis. Là-bas, son imagination et sa sexualité sont entravées. Elle lutte contre la morosité américaine tous les jours. L’ombre de l’histoire des Indiens d’Amérique du nord plane sur son existence. Cette histoire a été imposée aux Amérindiens. Ils doivent vivre avec le poids de ces chaînes. Ken m’a dit : « Je suis un-e artiste. Je ne suis pas un-e artiste indien-ne. Je ne suis pas un-e artiste gay. Je ne suis pas un-e artiste bisexuel-le. Je ne suis pas un-e artiste homosexuel-le. Je ne suis pas un-e artiste en partie blanc-he. Qui suis-je ? Que suis-je ? Je veux être libre. Qu’est-ce que ça veut dire être libre ? J’emmerde tous ceux qui veulent me coller une étiquette. J’emmerde l’histoire indienne qui me colle une étiquette. » Alors nous nous sommes mis à faire un film, sans avoir vraiment l’intention de faire UN FILM ! Le film est né de notre curiosité. Tournons le matin. Tournons la nuit. Allons faire une promenade et filmons-la. Allons prendre le tram et le filmer. Évitons les coins à touristes. Descendons à cet arrêt, voyons ce qui s’y trouve et filmons-le. Perdons-nous, et filmons ce sur quoi on va tomber. Nous sortions, sans jamais vraiment savoir où nous allions nous retrouver. Petit à petit, on en a fait un film.

Ce qui est étrange, c’est qu’on a fait ce film juste avant que je commence à tourner On va tout péter (OVTP). Ken a quitté Paris, et la semaine suivante, le tournage d’OVTP a commencé. J’ai mis de côté les images tournées avec Ken, je m’y suis remis juste après avoir bouclé OVTP, et j’ai terminé la postproduction pendant le confinement.

J’adore ces images tournées avec Ken, j’avais hâte de m’y consacrer et de les mettre en forme.

 

Né à Londres de parents polonais, vous avez vécu longtemps aux États-Unis avant de venir en France. Ken Metoxen semble être votre alter ego, un passeur portant un regard particulier sur Paris. Comment avez-vous imaginé son rôle dans le film ?

J’adore Ken. J’adore comment je l’ai rencontrée. J’ai tout à fait compris son angoisse. Elle est tellement sincère. Elle se fout complètement de ce qu’on pense de lui. Mais parfois, elle ne s’en fout pas, et cette contradiction devient très intéressante. C’est une qualité que la caméra adore. Et j’adore filmer ce genre de choses, parce que c’est libérateur et que ça donne de l’énergie et des raisons de filmer.

On aurait pu faire n’importe quoi tous les deux, le tournage aurait été intéressant de toute façon. On a élaboré le scénario en tournant. Mais sans écrire une ligne. Juste avec des images et des scènes. Elle se tenait d’une certaine façon, la lumière était parfaite, et je tenais mon plan. Peu importe ce qu’elle faisait, parce que quoi qu’il fasse, c’est intéressant. Ken est comme une version plus libre de moi-même. J’avais besoin d’elle pour libérer ma créativité. Je suis bon derrière une caméra, mais s’il n’y a rien d’intéressant à filmer, je peux forcer les choses, ce qui est une forme de mensonge.

Avec Ken, quand nous sentions un mensonge, nous arrêtions de filmer. J’ai vu Ken rencontrer plein de monde, mais je ne l’ai vue tomber amoureuse qu’une seule fois. Cet amour était voué à l’échec, mais peu importe. D’une certaine façon, rien ne fonctionne jamais vraiment dans sa vie. Mais ce n’est pas ce qu’elle recherche. Je l’ai compris en le filmant et en réalisant qui elle est : elle est l’histoire du monde.

 

Le Paris arpenté ne ressemble pas à la Ville lumière des cartes postales. Avez-vous établi cet itinéraire avec lui ?

Le cliché de « Paris, Ville lumière » n’est qu’un outil marketing qui fait de la ville un produit. Combien de temps va-ton continuer à vendre ce « logo » aux gens, pour les séduire et les amener à voir la ville sous cet angle précis ? Je pense que la ville a aussi des côtés sombres et dangereux. C’est juste qu’il n’y a pas encore de packaging pour cet aspect-là, comme ça a pu être le cas à New York, par exemple, avec des films comme French Connection, qui s’inspire des bas-fonds newyorkais, ou encore Taxi Driver. J’emmerde la jolie lumière romantique de Paris. Non seulement cette lumière est complètement polluée – ce qui peut être sympa à filmer, par ailleurs. Mais c’est aussi un endroit impitoyable, qui le devient chaque jour davantage. Ce qui le rend plus intéressant au final. Après tout, Paris risquait de devenir un musée. C’est en train de changer. Le film montre cette évolution. Par exemple, on n’aurait jamais pu tourner ce film à New York, où on meurt d’ennui. Jamais ! New York me donne envie de dormir aujourd’hui. C’est une ville qui vit dans le déni. Elle est pleine de gens qui prétendent être là pour de fausses raisons. En vérité, ils sont là pour d’horribles raisons. Pour faire partie de la machine néo-libérale qui broie le monde. Et ils sont ennuyeux, eux aussi. Mais il se passe des trucs merdiques à Paris aussi, maintenant. Les choses y deviennent aussi incontrôlables, de façon positive et négative. Il y a des coins où on peut se faire emmerder, mais c’est une bonne chose. Et c’est aussi une mauvaise chose. Demandez à un Gilet Jaune. Ou à Ken, qui était là.

 

Le film donne la parole à des réfugiés afghans affirmant leur identité et leur dignité. Souhaitiez-vous donner une autre image des clichés des médias ?

Je n’avais pas pour objectif au départ d’attirer l’attention sur la situation des Afghans. Ça s’est fait naturellement. Ils m’ont fait voir les choses sous un angle nouveau, comme Ken. Ils m’ont ému. Ils ont ému Ken. Ils sont victimes d’atrocités similaires à celles qu’ont subi et que continuent de subir les Amérindiens. Nous nous en sommes rendu compte pendant le tournage. C’est la magie de la tragédie. Vous savez, c’est une bonne chose d’être un outsider. On comprend tellement mieux la vie quand on n’a pas de chez soi. Quand on vous l’a enlevé pour que des millions d’autres puissent avoir une vie confortable à vos dépens. C’est de cela que parle cette histoire.

 

Ken Metoxen retrouve dans leurs témoignages des maux dont souffre son propre peuple. Ce parallèle avec la situation des Indiens aux États-Unis constituait-il également le projet ?

Ken souffre tout le temps. Quand elle se lève le matin, elle souffre. Je m’en suis rendu compte en passant du temps avec elle. Souffrir, c’est beau, mais c’est épuisant aussi. Il ne faut pas en avoir peur, parce que c’est aussi une force. Les Afghans que nous avons rencontrés avec Ken avaient ça en eux. Ils ont aussi un sourire incroyable. Insondable et plein de mystère. On peut se perdre dans leur sourire. Dans leur énergie. Je ne cherche pas à les traiter comme des objets. Je parle en tant qu’esprit créatif qui veut foutre le bordel avec honnêteté et beauté, pas comme quelqu’un qu’on peut acheter avec de l’argent. Dans le film, on voit bien ce que signifie l’argent pour certains de ceux qui ont été forcés de vivre là.

 

La boxe revient comme un leitmotiv dans le film, aussi bien comme motif que dans vos zooms coups-de-poing. Est-ce un symbole de la lutte des réfugiés ?

Je vis sur le fil du rasoir comme moi, parce que c’est dans ma nature, et je crée une façon de voir les choses qui me convient. Je cherche des manières de regarder les choses, de cadrer, de réagir, et je ne veux pas qu’un filtre se mette en travers. Parfois je réfléchissais trop quand nous tournions avec Ken, et c’était horrible. Ça m’est arrivé plusieurs fois, et ça m’a empêché de filmer une scène qui aurait pu être géniale. Rester sur le qui-vive, être prêt à cadrer et à filmer même l’espace d’une seconde, c’est tout ce qui m’importait. Plus tard au montage, j’ai  dû déterminer ce qui était bon à utiliser ou non, mais ça n’avait rien à voir avec l’idée qu’on se fait d’un bon ou d’un mauvais contenu. Ce qui importe, c’est de capter l’énergie. Au fond, c’est tout ce qui m’intéresse. L’honnêteté, la franchise, et l’énergie avant tout. Ça peut aussi être une énergie calme. Mais il faut qu’il y ait de l’énergie. Le monde est rempli de plans, de scènes et de gens qui manquent d’énergie. Ou pire, qui ont une FAUSSE ENERGIE. Ça me rend malade.

 

Vous filmez la plupart du temps Ken Metoxen marchant avec persévérance dans la ville, en caméra portée. Pourquoi ce parti pris ?

L’important pour moi, dans un environnement urbain, c’est de rester aux aguets et de voir ce qui va et vient sous nos yeux constamment, à chaque seconde. Ce qui ne se présentera ainsi qu’une seule fois. Et je veux immortaliser cet instant. Rien n’est plus important que collecter ces instants tels qu’ils surgissent. N’oublions pas qu’il y a des milliers de personnes là-dehors, autour de nous, et que chacune d’elle attend quelque chose de la vie. Ken et moi croisons toutes ces personnes différentes, avec leur énergie propre, et parfois il se passe quelque chose qui ne s’explique pas. La caméra et nous sommes dans une réalité qui n’a pas de mots. C’est pour cette raison que Ken est venu à Paris. Pour vivre ce qu’il n’aurait pas pu vivre dans la réserve où il habite, ou aux États-Unis où il est prisonnier, privé de la liberté d’être ce qu’il a envie d’être, un point c’est tout. Et c’est tellement horrible. Ken cherche tout le temps la liberté, et elle lui échappe constamment. Mais nous avons connu certains moments de liberté dans les rues de Paris, où elle et moi pouvions nous contenter d’exister. C’est une forme très particulière d’existence, et je voulais le filmer, car je pense que ça n’existe que pendant les moments filmés que nous avons saisis au vol, lorsque nous bougions ensemble dans l’espace et dans le temps. Nous étions dans notre propre fiction. Nous étions dans quelque chose qui n’existe pas en réalité, mais nos énergies existaient bel et bien. C’est ça, le cinéma.

 

Vous poursuivez un travail d’investigation journalistique dans C’est Paris aussi. Comment concevez-vous votre engagement dans le cinéma ?

Tout cinéma est une forme de journalisme. C’est un fait. Mais il faut se demander ce qu’est le journalisme. La question devient alors bien plus curieuse et pragmatique, mais je ne souhaite pas m’y aventurer. Quand j’ai tourné OVTP, je l’ai fait avec autant d’amour que possible. D’amour pour des images belles et honnêtes, des images qu’on ne voit pas beaucoup dans la vie. Les insérer dans une histoire se rapproche quelque part du journalisme, mais ça n’en est pas pour autant. Idem pour Ken et pour ces moments passés ensemble. Nous avons ressenti l’amour, la vie, et j’ai tenté de le filmer. Si c’est du journalisme, très bien. Appelez ça comme vous voulez. Je n’ai certainement pas cherché à filmer des informations, même si cette histoire est pleine d’informations.

 

 

Propos recueillis par Olivier Pierre

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Fiche technique

France / 2020 / Couleur / HDV, Stereo / 58’

Version originale : dari, anglais.
Sous-titres : anglais.
Image : Lech Kowalski.
Montage : Lech Kowalski.
Son : Thomas Fourrel.
Avec : Ken Metoxen.
Production : REVOLT CINEMA (Odile Allard).
Distribution : REVOLT CINEMA (Odile Allard).

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR