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FESTINA LENTE يا عم الشيفور
FESTINA LENTE

Baya Medhaffar

Baya Medhaffar
Lier d’un même élan deux énoncés contradictoires, ça s’appelle un oxymore. Court-circuiter les évidences, bousculer la logique, progresser par bourrasque, revendiquer l’impossible, c’est la méthode qu’a choisie Baya Medhaffar et, reprenant à son compte une antique devise, elle l’affiche dès son titre : « Hâte-toi lentement ». Il y a plusieurs explications à cette vitesse déclarée en même temps que freinée. Son film est, pour l’essentiel, fait de montage, assemblage d’images issues d’autres films, ce sont donc toutes les urgences venues d’autres oeuvres qui culminent ici, mais aussi, se chevauchant, appellent à la patience d’en scruter les détails. Montage ébouriffé auquel s’ajoute la technique de surimpression qui télescope les échelles, qui associe des figures et des fonds disjoints au départ, qui noue dans un même cadre des dynamiques et des lignes de force a priori étrangères : là encore, célérité accrue de ce qui apparaît à l’écran et exigence d’une observation au microscope, comme au ralenti. Si l’on a dit là, un peu, de quoi se nourrit la pratique de l’oxymore dans Festina Lente, on n’aura encore guère éclairé la raison pour laquelle Baya Medhaffar l’aura tant souhaitée. Alors ? Une constante se dessine, dans ce chaos vif et lent : les enfants. Ou, disons, l’enfance. Laquelle ? Celle de tous ses êtres à l’image, qu’on pourrait croire appartenir à la Croisade des Enfants décrite par Schwob. Celle d’une jeune et récente révolution. Celle de la réalisatrice elle-même, actrice et musicienne, qui a incarné un fameux rôle de rockeuse rebelle (dans À peine j’ouvre les yeux de Leyla Bouzid). À la fois lièvre et tortue, c’est sans doute cela qui caractérise un âge où la contradiction ne fait pas encore loi, mais souhaite apprendre et oublier, mais se souvient et veut inventer ses propres règles.
(Jean-Pierre Rehm)

Entretien avec Baya Medhaffar

1. Vous avez commencé votre carrière cinématographique en tant qu’actrice, jouant notamment dans le film À peine j’ouvre les yeux (2015) de votre compatriote Leyla Bouzid. Comment vous êtes-vous retrouvée de l’autre côté de la caméra et quelle est l’origine de Festina Lente يا عم الشيفور?
Le passage s’est fait assez naturellement, mon intérêt pour le cinéma a commencé avant mon expérience en tant qu’actrice, et même si celle-ci a été enrichissante, j’ai senti que je n’étais pas à la bonne place. Ce type d’exposition ne va pas sans une certaine violence et je n’ai jamais réussi à assimiler ce soudain éloignement de mon corps, l’idée qu’il m’échappe et que je sois enfermée en lui, j’avais plutôt besoin de sentir sa porosité, et mon désir de prendre la parole avec les images m’a fait pivoter derrière la caméra. Festina Lente يا عم الشيفور est comme un bilan de mes années d’étudiante à Paris. J’essaye de retracer mon cheminement et mes lignes de fuite, je m’y cherche en même temps que je cherche dans les images et les sons que je traverse et qui me traversent.

2. Le film est composé d’une grande variété d’images et de sons dont l’origine n’est pas précisée. Pouvez-vous nous en dire plus sur toute cette somme d’extraits utilisés ? Quelles idées ou intuitions ont guidé le montage ?
C’est effectivement un film qui s’est écrit au montage. Mon intention était de mettre plusieurs régimes de sons et d’images hétérogènes sur un même pied d’égalité, de les extraire de leur origine, de les décontextualiser pour en faire une matière première. Les images vernaculaires que j’ai filmées au fil des années se sont agencées avec les images d’archives collectées. Un des fils directeurs du film a justement été d’explorer un trajet, une traversée. J’arrivais au montage avec un sentiment, un rythme que j’essayais de reconstituer en essayant à chaque fois de ne pas contourner les difficultés rencontrées (difficultés liées au fait de ne pas avoir écrit en amont) mais plutôt d’essayer d’explorer leurs potentialités. La fabrication du film s’est apparentée davantage à la composition d’une musique qu’à l’écriture d’un scénario. C’est de là aussi que vient le titre, la partie arabe est tirée d’une chanson de Fatma Boussaha – une pionnière de la musique traditionnelle tunisienne – où elle dit “Monsieur le chauffeur, roulez lentement”. La partie latine vient d’un adage qui signifie “ hâte-toi lentement”, l’association des deux crée une sorte d’oxymore des rythmes. L’emplacement du titre dans le film s’est imposé tout seul au montage, pour moi il marque un temps où la marche allait de pair avec une forme d’hésitation et inaugure un autre où la marche devient plus déterminée.

3. Dans le film, il est constamment question d’égarement, d’orientation, de trouver le bon chemin. Dans cette errance les seuls repères sont des souvenirs si anciens qu’ils semblent venir d’un autre monde, voire d’un autre temps, celui de l’enfance, comme vous le dites. Comment s’est imposé le choix d’adopter le point de vue de l’enfance ?
L’enfance est un point d’ancrage à partir duquel j’explore le monde qui m’entoure, avec le sérieux d’un enfant qui joue. C’est aussi un refuge qui me donne la possibilité de faire du film un terrain de jeux, un bac à sable cinématographique. Par ailleurs c’était une manière pour moi d’examiner mon histoire personnelle en corrélation avec l’Histoire tout en ayant une forme de liberté dans le montage, la liberté d’essayer des choses que je n’aurais pas forcément osées si je n’avais pas cette “couverture”. Enfin, c’est un point de vue assez proche du mien à plusieurs égards. Au fond je n’ai jamais réussi à me défaire de l’enfance, j’ai toujours senti que j’étais dans un entre deux, celui des passages qui ne se font pas. Le projet de long métrage que je développe actuellement parlera aussi de cela.

Propos recueillis Marco Cipollini.

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Fiche technique

Tunisie, France / 2021 / 21’

Version originale : anglais, arabe, français.
Sous-titres : anglais, français.
Scénario : Baya Medhaffar.
Image : Baya Medhaffar, Med Zanina, Les soldats inconnus de Youtube.
Montage : Baya Medhaffar.
Musique : Great Fast Ships .
Son : Ismail Ben Abdelghaffar.
Production : Baya Medhaffar (JS Productions).

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE