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TAMARAN HILL

Tout un film tramé sur un seul mot : « Tamaran ! » La première fois qu’on l’entend, c’est au téléphone, le père d’Hinako pestant contre un typhon : « Tamaran ! », « insupportable ! ». La deuxième fois, c’est dans le titre d’un livre que tend le libraire à l’étudiante en quête d’ouvrages sur les « villes natales » : Tamaran Hill. L’adjectif est devenu nom propre – un nom très suggestif et profond », ajoute le libraire. Sur le quai puis dans le train qui la ramène chez elle, Hinako lit. Immédiatement, la lecture se met à réfléchir sa vie, les phrases l’entraînent sur le chemin de ses origines, du passé familial et de ses douleurs. Raconter, figurer cette réflexion par le jeu des ricochets entre phrases et plans, sons et images : tel est le défi du film, qu’il relève en déployant la plus généreuse, audacieuse et rigoureuse inventivité plastique et narrative. Les mots s’animent, le passé se ranime au crayon dans la blancheur qui associe image et page, change l’une en l’autre. Comment passe-t-on d’un mot à un film ? Par le livre et sa lecture, donc ; par la succession des livres où Hinako suit la trace du mot « tamaran » et de sa polysémie. Le roman japonais Tamaran Hill est à l’origine du film de Tadasuke Kotani. Son auteur, Seiji Kuroi, y fait une apparition, le temps de confier à l’étudiante son credo d’écrivain : « les personnages sont faits de mots. Les mots ont leur propre vitalité, chaleur et puissance. Les personnages naissent des actions de tels mots ». Parce que Kotani a osé prendre au mot l’écrivain, son film est tout autre chose qu’une adaptation littéraire : un essai follement ambitieux et totalement maîtrisé de traduction de la littérature en cinéma. Car « la traduction est une forme » (W. Benjamin), et l’auteur de Tamaran Hill appartient à l’espèce rare des vrais inventeurs de forme. Son invention ? Un film d’action dont le héros est un mot. (C.N.)

Tadasuke Kotani

Après votre documentaire, The Cat That Lived a Million Times (2012), consacré à un album pour enfants très populaire au Japon et à son auteur et illustratrice, Yoko Sano, vous revenez à la littérature avec Tamaran Hill, produit par le Musée de la Littérature de Musashino. Pouvez-vous nous parler de la genèse du film ?
Quand The Cat That Lived a Million Times est sorti en salles à Tokyo, Shinobu Tsuchiya, qui est professeur au département littérature de l’Université de Musashino et directeur du Musée de la Littérature de Musashino, est allé le voir. (C’est lui qui a plus tard produit Tamaran Hill.) Le film lui a plu et il m’a invité à venir enseigner à l’université. Nous avons donné quelques cours ensemble, puis un jour, il m’a suggéré d’adapter le roman Tamaran Hill. Quand je l’ai lu, j’ai d’abord trouvé l’écriture vraiment sophistiquée, difficile à visualiser. Mais j’ai quand même eu envie de faire le film, parce que je viens du documentaire, et que le livre parle de villes, de bâtiments, de routes et de collines qui existent réellement. Au départ, je pensais faire un film tout simple, sur un fond neutre, vide, mêlé au récit du livre. J’ai fait appel aux étudiants pour former une équipe de tournage, et une dizaine d’entre eux se sont manifestés. Parmi eux, Hinako Watanabe, qui joue le personnage principal dans le film. Quand je lui ai demandé pourquoi elle était venue, elle m’a dit : « Je pensais pouvoir rencontrer l’auteur, Seiji Kuroi. » J’ai répondu : « Nous allons réaliser un film, il n’y aura pas de romanciers ici, juste moi, le réalisateur. » Elle était donc venue par erreur. Mais en la voyant tellement déçue, étrangement, cela m’a donné l’idée d’une scène où Watanabe rencontrerait Kuroi. Une scène dans laquelle la lectrice (Watanabe) et l’auteur (Kuroi) discuteraient de sujets assez personnels. Puis j’ai imaginé associer des séquences de Watanabe lisant un livre. Au fil du tournage, loin d’être une simple lectrice, le personnage de Watanabe a gagné de l’épaisseur, une existence propre.

Dans le film, il est dit que « Tamaran » est un mot « évocateur et profond ». Le film explore ses différentes significations. Pouvez-vous expliquer ce que « Tamaran » signifie pour vous ? Et quel est votre lien avec le lieu, Tamaran Hill ?
« Tamaran » est un mot qui évoque une émotion humaine extrême. Indépendamment du film, dans mes souvenirs, j’entends encore mon père murmurer : « Tamaran ». Quand j’avais huit ans, il s’est fait agresser assez violemment dans la rue par des voleurs, et il a perdu une partie de sa mémoire. Suite à cela, il a perdu son travail et ses amis. L’image de mon père devenu alcoolique, murmurant « Tamaran » dans une maison en désordre, est à jamais gravée dans ma mémoire. Quant à « Tamaran Hill », je suis né et j’ai grandi à Osaka, à l’ouest du Japon. À l’âge de trente ans, j’ai emménagé dans le centre de Tokyo, qui a un plan assez rectiligne, pour poursuivre mon rêve : devenir réalisateur. J’y ai rencontré des gens vivant à Musashino, une ville de la banlieue de Tokyo, où la nature est bien plus luxuriante, et ce lieu et ses habitants me sont devenus très chers. « Tamaran Hill » est une colline sur la commune de Musashino, mais pour moi, c’est avant tout le symbole de l’accueil chaleureux que Tokyo m’a réservé.

Dans le film, un vieil homme dit que « les personnages dans les livres sont faits de mots [et] les personnages nés de l’action de ces mots ne sont pas nécessairement tels qu’on les imagine au départ. » Est-ce le cas pour les personnages de votre film ? Et comment les avez-vous créés ? Sont-ils différents de ce que vous aviez imaginé ?
Dans le roman, l’auteur décrit un vieil homme lisant un journal à la bibliothèque. C’est l’auteur lui-même, Seiji Kuroi, qui interprète le vieil homme dans le film. Et comme je le disais, j’ai imaginé cette conversation entre Watanabe et Kuroi, et j’ai voulu concrétiser cette vision. Les répliques de Kuroi sont pour la plupart improvisées, mais ses mots sont devenus ma mission, et ils m’ont poussé à faire un film différent de l’histoire originale. Cette scène a été tournée deux jours après le début de la production, puis nous avons passé deux jours à élaborer l’histoire du personnage principal (l’étudiante), et enfin nous avons commencé le tournage. Finir le film nous a pris quatre ans. J’avais l’impression de tourner un documentaire, même si c’était de la fiction.

Aviez-vous beaucoup de rushes ? Comment s’est passé le tournage ?
J’ai moi-même écrit le scénario, réalisé le film et effectué le montage. J’ai répété le processus encore et encore, passant du court au long-métrage. Je pense que j’ai dû filmer environ 300 heures de rushes. J’ai toujours tourné des documentaires, je ne connais pas d’autre façon de travailler. Quand la production a commencé, Watanabe, notre actrice principale, venait d’entrer à l’université. Quand nous avons fini, elle était sur le point d’obtenir son diplôme. Un peu agacée, elle m’a dit : « Durant toutes mes études, je n’ai pas pu changer de coupe de cheveux une seule fois ! »

Le film mélange images filmées, animation, dessins et textes. Pouvez-vous commenter ce choix ?
Je travaille souvent ainsi dans mes films. Je trouve que l’intérêt du cinéma, c’est justement de pouvoir se frotter à d’autres pratiques artistiques. Mais si je n’arrive pas à trouver le bon équilibre, il n’y a plus de film à proprement parler. Alors je prends bien garde à incorporer chaque élément avec précaution.
Pourquoi avez-vous choisi de tourner Tamaran Hill en noir et blanc ? Était-ce prévu dès le départ ? Puisque le film alterne sans cesse réalité et fiction, ainsi que différents espace-temps, j’ai voulu lui donner une certaine cohésion visuelle dès le départ grâce au noir et blanc.

Dans le film, la quête de la ville d’origine – qui est peut-être aussi une quête de soi – est empreinte de nostalgie et de douceur. Est-ce un sujet qui vous touche personnellement ?
J’ai grandi dans une famille nucléaire, et nous avons souvent déménagé lorsque j’étais enfant. Donc je n’ai pas vraiment de « chez moi ». Mais lorsqu’un endroit particulier et ses habitants me touchent, je sens parfois les heures s’écouler lentement sur le paysage, imprégnées de douleur et de joie. C’est un moment paisible. Ce sentiment est l’une des choses que je voulais exprimer dans ce film.

Propos recueillis par Marco Cipollini

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Fiche technique

Japon / 2019 / Noir & blanc / 86'

Version originale : japonais. Sous-titres : anglais. Scénario : Shinobu Tsuchiya . Image : Kosuke Kuramoto. Montage : Tadasuke Kotani. Son : Takayuki Shibata. Avec : Hinako Watanabe, Kanji Furutachi, Mayu Ozawa.
Production : Musashino Museum of Literature (Shinobu Tsuchiya). Distribution : CaRTe bLaNChe (Tamaki Okamoto).
Filmographie : The Legacy of Frida Kahlo, 2015. The cat that Lived a Million Times, 2012. Line, 2008.