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CEMETERY

Après Hunters since the beginning of time (FID 2008), Carlos Casas confirme son attrait pour les confins et son peu de goût des foules contemporaines et de leur agitation. Il préfère filmer l’œil d’un éléphant, sa peau dont les nuances de gris et de vert s’accordent à l’écorce des arbres  gigantesques de la forêt tropicale, les gestes de son mahout préparant le dernier voyage – celui qui les conduira, et le spectateur avec eux, vers le lieu le plus secret et fantasmé : le cimetière des éléphants. Le secret de son accès est simple : devenir éléphant, donner au film sa lenteur et son impassibilité. Miracle de la lenteur : celle de l’animal semant les braconniers lancés à sa poursuite, celle des mouvements de caméra les regardant mourir, un à un, dans l’épaisseur d’une nature trop grande pour eux. Casas invente le film d’aventures au ralenti en opérant une fascinante conversion écologique : la nature n’est plus le cadre de l’action humaine, mais l’entité sensible et pensante dont le cinéma cherche, par l’invention d’une matière visuelle et sonore inédite, à traduire les perceptions et les affects. La radio annonce qu’un tremblement de terre dévaste l’Asie et tue les hommes par millions ? Le film, comme le singe, les arbres et les pierres, n’y prête aucune attention. Cemetery (FIDLab 2013) déploie ses quatre mouvements comme les étapes d’un voyage initiatique vers une compréhension non-humaine, cosmologique, de l’espace et du temps. L’expérience de la fin d’un monde, de l’extinction des espèces, devient une remontée vers la lumière, vers une possible renaissance. Trouver le cimetière des éléphants, s’enfoncer dans le noir, aux limites de la perception, c’est retrouver le berceau, la blancheur des commencements. (C.N.)

Développé sur une période de 6 ans, Cemetery a u ne dimension épique intemporelle. Pouvez-vous nous parler du voyage que vous avez dû entreprendre pour arriver à la version finale du film ?
Cemetery est un projet au long cours qui comprend une recherche élargie, sur plusieurs fronts : le mythe du cimetière des éléphants qui m’a mené sur différents lieux dans le monde entier pour tenter de le saisir et de le déchiffrer, l’univers sonore et infrasonore fascinant des éléphants, et bien sûr le questionnement de l’expérience cinématographique. Le projet a connu plusieurs incarnations sous la forme de présentations d’étapes de travail et de modes installatifs, avec des dispositifs sonores complexes qui seraient impensables pour des salles de cinéma ou des festivals. La version qui fera sa première au FID est celle de la sortie en salles, adaptée à l’expérience de la salle obscure et du festival. Pour moi, l’humble finalité de ce voyage était d’invoquer les pouvoirs du cinéma d’étonner et de projeter notre imagination et, ce faisant, de générer de nouveaux rapports à la nature et aux autres espèces.

La narration est menée magistralement par les paysages et les lumières. Quelle a été l’importance des lieux et comment ont-ils influencé le développement du projet ?
Choisir le décor a été très compliqué, et le processus de recherche a été particulièrement long pour découvrir la véritable origine du mythe. Une fois que j’ai compris que le Sri Lanka était son site originaire dans l’imaginaire occidental, il a été logique de m’y rendre pour essayer de trouver les vrais lieux et d’y caster l’éléphant et le cornac. Certains lieux existants portent en eux une longue tradition de spiritualité primitive, à la croisée des croyances hindoues et bouddhistes. Mais on y retrouve également quelque chose de très futuriste, ainsi qu’une idée de la jungle et de la montagne en tant que passages vers des seuils inconnus.

Nga et Sanra sont filmés quasiment comme des monuments, la caméra suivant patiemment leurs rituels. Pouvez-vous nous décrire votre démarche avec ces personnages principaux ?
J’ai voulu que la première partie soit très observationnelle et que la narration soit simple, pour permettre au public de se plonger dans le film de nuit. Après réception des indices fondamentaux dans l’introduction, le spectateur devient observateur, s’intégrant à l’expérience de visionnement. Il est relié à l’éléphant par le biais de l’observation. Je tenais également à présenter l’éléphant différemment, avec un point de vue quasiment épidermique, comme il n’a jamais été montré dans les documentaires classiques. Il était important que les héros n’apparaissent que dans la première partie, pour ensuite épouser leur point de vue subjectif dans la troisième. Dans une certaine mesure, le spectateur devient soudain le héros du film, qui porte son fardeau. Il devient le cornac, ou le gardien de sa propre imagination du lieu.

Une longue scène du film est tournée de nuit en lumière réduite, comment l’avez-vous travaillée ?
Je voulais que le spectateur arrive au cimetière dans le noir, guidé uniquement par le son. J’ai essayé de travailler un théâtre d’ombres, composé d’images appartenant au passé, à l’imagination et à la mémoire du spectateur. Ces images sont un mélange des points de vue subjectifs du voyage de l’éléphant et du cornac qui se rejoignent jusqu’à l’arrivée au cimetière, puis la chute d’eau symbolise le passage perceptif vers l’obscurité, vers un nouveau départ, une nouvelle terre de retour dans le passé ou dans un futur très éloigné.

Le film rend hommage au cinéma d’aventure. Quelle en a été l’importance à l’étape de l’écriture ?
L’origine remonte à ma découverte de Tarzan, l’homme singe quand j’avais 7 ans. Le film et notamment le moment où ils arrivent au cimetière a dû tellement me marquer qu’il aura fallu près de 35 ans pour que le germe éclose. C’est là le pouvoir des grands films, auxquels je voulais rendre hommage. Cemetery est l’arbre qui en a résulté. Pendant l’écriture, j’ai dévoré la littérature du « monde perdu », des classiques comme Tarzan, Le Monde perdu, King Kong, Le Livre de la Jungle, Elephant boy, etc. Ces livres et ces films m’ont ouvert la voie pour comprendre et trouver la grammaire du mythe du cimetière des éléphants, et aussi la deuxième partie concernant les braconniers et la traque, qui rend hommage à ces films et à leurs histoires, tout en les subvertissant.

Cemetery arrive dans votre oeuvre après END Trilogy. Toutefois ici, tout comme dans votre précèdent film, une nature inconnue et envahissante tient une place centrale. Que pouvez-vous nous dire de cet aspect ?
Ce film suit Avalanche et END Trilogy dans ma filmographie, néanmoins si l’arrière-plan est aussi majestueux que dans mes précédents films, Cemetery traite d’un mythe et du cinéma en son coeur, révélant une dimension quasi mythologique du paysage que je n’avais jamais explorée par le passé. Cemetery est aussi fictionnel que les mythes peuvent l’être.

Propos recueillis par Marco Cipollini

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Fiche technique

France, Royaume-Uni, Pologne, Ouzbékistan / 2019 / Couleur et Noir & blanc / 85'

Version originale : sinhala, anglais. Sous-titres : anglais. Scénario : Carlos Casas. Image : Benjamin Echazarreta. Montage : Felipe Guerrero. Son : Chris Watson,Tony Myatt, Marc Parazon.

Production : Spectre (Olivier Marboeuf), AMI (Elena Hill), ETNOGRAF (Krzysztof Dabrowsky), Map Productions (Saodat Ismailova).

Distribution : Map Productions.

Filmographie : Cemetery, 2019. Avalanche, 2009-19 (on going project). End Trilogy, 2002-2009. Hunters since the Beginning of Time, 2008. Aral. Fishing in an Invisible Sea, 2004. Solitude at the End of the World, 2002-05. Rocinha, 2003. Afterwords, 2000