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LES ADVERSAIRES

THE OPPONENTS

Pauline Bastard

Pauline Bastard
Qu’est-ce que la rhétorique politique ? Comment s’incarne une parole ? Comment s’installe une écoute ? Autant de questions au cœur de la dite politique. Et tout aussi décisif, qui parle à qui ? Pour Pauline Bastard, dont les projets (films ou performances) consistent à infiltrer le réel et en tirer des fictions qui le portent à ses fondements, la campagne présidentielle 2022 offrait l’occasion rêvée. Voici que se succèdent les corps des uns – vous, moi, tout le monde, bref le corps politique ultime en démocratie -, qui endossent, se prennent au jeu et parfois aux mots du déjà dit par les autres, candidats bien connus. D’une parole à l’autre, par les écarts que cela autorise autant que par les conjonctions inattendues, la mise à nu s’en trouve aussi jouissive que déroutante. (Nicolas Feodoroff)

Entretien avec Pauline Bastard

Artiste et cinéaste, utilisant des protocoles ou des performances comme moteur de vos films -et inversement -, avec une forte prédilection pour la fiction dans le réel, avec LES ADVERSAIRES vous rejouez la campagne des présidentielles de 2022. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce moment de rituel politique ?

Je voulais créer un lien entre des citoyens et la parole des politiques. Les candidats, les journalistes parlent de la crise de la démocratie, je voyais dans la répétition des discours une façon de récupérer la politique, de s’en emparer. De reprendre la parole. Et aussi de la regarder avec distance, comme un texte qu’on peut travailler. Cela nous a permis de l’observer, la parole détournée du spectacle médiatique nous est apparue pour ce qu’elle est.

Pour ce faire, vous avez fait un « casting » selon un processus public. Comment cela s’est-il passé ? Comment ont été distribués les rôles ? Comment s’est déroulé le tournage ? Quels étaient les enjeux de cette méthode pour vous ?

Je cherche les participants à mes projets sur différentes plateformes, j’ai utilisé craigslist, leboncoin, et casting.fr. Je propose toujours de la figuration de façon à toucher tout type de personne. Pour Les Adversaires, j’ai expliqué ce qu’on allait faire à chaque fois que quelqu’un a répondu à mon annonce : rejouer toute la campagne en faisant des ateliers tous les 15 jours. A ce stade, j’ai perdu beaucoup de candidats ! J’ai donc travaillé avec quasiment toutes les personnes qui sont restées. Nous avons cherché avec chacun et chacune le candidat ou la candidate qui lui correspondait le mieux : selon ses disponibilités, son envie, son débit de parole, sa compréhension de la prosodie de tel ou telle, homme ou femme politique. Nous avons ensuite fait des ateliers pour travailler avec chacun et chacune. La méthode revient à rencontrer des personnes qui sont disponibles pour s’investir dans une telle expérience, des gens que je ne connaîtrais pas autrement et qui ne se croiseraient pas sans le projet, et de réfléchir ensemble à une question. Ce n’est jamais vraiment du jeu, ils sont là en tant qu’eux-mêmes. On s’est investi dans une réflexion sur la politique par une forme de pratique et on s’est créé un rapport à cette campagne.
Pour moi, il était important d’avoir des personnes diverses et que chacune s’investisse dans l’exercice de la répétition parce qu’il y a un enjeu physique, mais aussi une réflexion collective sur la représentation politique.

Dans la masse des paroles publiques qui se déploient dans une campagne, comment avez-vous procédé pour le choix des discours et autres interventions médiatiques retenus ?

J’ai regardé tout ce que j’ai pu. J’ai sélectionné et pré-monté les meetings, les interviews, les discours de tous les candidats. J’ai tenté de saisir à chaque fois l’essence de la parole de chacun : je produisais une version courte en sélectionnant des passages. Il y a beaucoup de répétitions dans les meetings et dans les interviews, il fallait trouver les éléments caractéristiques de chaque campagne. Ensuite, ces pré-montages se sont adaptés selon ce qui se passait en atelier, le rapport entre les interprètes et le texte. Enfin, au moment du montage du film, une fois la campagne terminée, il s’est encore agi d’opérer une sélection selon le sens général.

Les lieux où s’est déroulé le tournage, constituent un décor renvoyant à l’ordinaire de bureau sans qualité. L’enjeu de garder cet espace pour vous ?

J’ai travaillé avec des centres sociaux, ces espaces servaient à notre atelier autour de la campagne, mais aussi à des cours de dessin, de yoga, de Français… L’atelier a été accueilli dans ces espaces, au début, je pensais juste y répéter et petit à petit, ils sont devenus les décors du film, les plantes vertes et les chaises en plastique des différents endroits où l’on a travaillé se mélangent dans le film. C’est un type d’espace, ça pourrait être la permanence d’un parti, un local associatif, un bureau… ce qui m’intéresse, c’est la polyvalence de ces espaces.

Que dire de la présence du chœur ?

Tous les meetings se terminent par une chanson.
Pendant cette campagne, il y a eu un questionnement sur les chansons, un choix à opérer entre l’Internationale et la Marseillaise, ce sont des symboles. C’est aussi un moment où le candidat ou la candidate se met à chanter, c’est toujours un peu étrange de voir quelqu’un qui vient de haranguer une foule se mettre à chanter, il y a un dévoilement supplémentaire. J’avais aussi envie de mettre la chanson des gilets jaunes « on est là » qui étaient chantée dans certains meetings, mais dont les candidats n’ont pas pu se présenter.

Aspect inhabituel dans votre travail, vous apparaissez dans le film comme figure de la journaliste. Pourquoi cette place dans le film ?

Dans mes autres projets, il y a souvent des personnes de l’équipe technique qui apparaissent à l’image, dans Athéna Niké (une adaptation de la cérémonie d’ouverture des JO d’Athènes 2004 tournée dans un stade abandonné à Athènes) une preneuse de son joue une cariatide, une autre joue une danseuse. Dans Alex (un film de 9h dans lequel je tente avec une équipe d’intégrer une fausse personne dans la société) mon producteur était aussi le président de l’association Alex et il aidait donc Alex dans sa vie de tous les jours. Je ne travaille pas avec des professionnels et les postes ne sont pas trop définis, chacun peut ainsi trouver sa place selon ce qu’il peut ou veut faire. Pour Les Adversaires, j’avais l’idée qu’il fallait une ou deux journalistes qui interpréteraient indifféremment tous les journalistes. J’avais trouvé deux personnes, mais l’une d’elle répondait très lentement aux mails et était tout le temps absente, je me suis mise à la remplacer. Je m’étais beaucoup exercée à la répétition des discours pour pouvoir travailler avec les participants et je faisais la journaliste pour tous les essais. C’est donc un choix pratique, parce que j’étais là, et aussi parce que j’ai observé cette campagne, je l’ai suivi et c’est ce que fait mon personnage. Et enfin parce que j’ai beaucoup aimé faire ce que je demandais autres de faire, c’était un plaisir.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

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Fiche technique

France / 2022 / Couleur / 80’

Version originale : français
Sous-titres : anglais
Scénario : Pauline Bastard
Image : Pauline Bastard
Montage : Pauline Bastard
Son : Angèle Dumont, Zoé Metra, Camille Le Meur
Production : Pauline Bastard.