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IL FAUT SE TROMPER

Jean Boiron Lajous

Jean Boiron Lajous
Du cabaret à la synchronisation labiale, un jeu des plus ludiques consiste à faire sienne la voix d’un autre. Ventriloqué par une série de voix médiatiques que le spectateur peut s’amuser à reconnaître, l’acteur d’Il faut se tromper glisse de pièce en pièce et de personnage en personnage durant une déambulation dominicale dans son appartement. Au-delà du brouillage des identités, la performance magistrale de Valentin Dilas, habilement mise en scène par Jean Boiron Lajous, nous parle de la façon dont nous incorporons les discours des autres et dont leurs chemins intérieurs structurent nos attitudes, jusqu’à notre démarche. (Claire Lasolle)

Entretien avec Jean Boiron-Lajous

Vos films précédents abordent des sujets souvent politiques. Il faut se tromper se présente davantage comme une histoire intime. Comment est né le désir d’adapter la pièce Playback, écrite et interprétée par Valentin Dilas ?

Je pense justement que l’une des raisons qui m’a poussé à faire un film avec ce comédien, et à partir de son solo, était qu’il osait aborder l’intime. C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire sans jamais oser vraiment. Partir de son spectacle m’a permis de me poser moins de questions.

La performance du comédien rythme le film. Comment avez-vous élaboré ensemble la mise en scène ?

Quand j’ai vu Valentin sur scène, sa performance m’a impressionné et j’ai ressenti beaucoup de choses que je n’ai pas su formuler tout de suite. Il avait surtout axé sa pièce sur l’impact des médias sur nos vies. Elle est d’ailleurs sous-titrée Ces médias qui m’ont appris à parler. À mesure que nous préparions le film, j’ai compris que j’étais davantage touché par la question de l’erreur, de la mise à nu. La sienne d’ailleurs, en tant que comédien. Et aussi la nôtre. À partir de son corpus, nous avons épuré pour ne garder que ce qui raconte le ratage, le malaise et la solitude. Puis nous avons travaillé in situ dans cet appartement gigantesque. Il était tellement impressionnant par son jeu que j’ai eu peu de travail de direction d’acteur. J’ai pu me concentrer sur les choix esthétiques, les lieux, la composition des plans, la lumière et les déplacements.


Les interviews sonores utilisées font appel à une mémoire collective des médias. Rassemblés, leur dimension anecdotique prend ici une tournure plus tragique. Comment avez-vous choisi et monté les extraits ?

Dans la pièce, le mélange des registres entre paroles d’intellectuels, d’hommes politiques, culture pop, vidéos YouTube me parlait. J’avais ressenti une impression d’injustice absurde. Qui a le droit de se tromper ? De dire des conneries ? Il y a ceux qu’on siffle et qu’on hue, alors que des personnes bien placées mentent sans scrupule en prime time. Il y a un mélange entre poésie et vacuité de la parole que j’ai tenu à garder. Et cette question que chaque « artiste » se pose : est-ce que j’ai le droit de me tromper moi aussi, de rater ? La dimension tragique vient aussi de la mise en scène de la solitude. Il y avait dans les extraits choisis par Valentin une mélancolie. J’ai souhaité l’amplifier notamment par le traitement du son, qui ajoute parfois de la gravité là où on serait tentés par le rire ou la moquerie.

L’interprétation schizophrène du personnage est contrebalancée par une fluidité dans les mouvements de caméra. Comment avez-vous travaillé avec le chef opérateur, Benoît Guidi ?

J’ai travaillé plusieurs fois avec Benoît Guidi et il a largement contribué à l’esthétique du film. Je voulais faire vivre une expérience au spectateur au sein de plans séquences : comme dans une image mentale, le comédien se transforme, l’espace aussi. Ces jeux de lumière, c’était aussi la volonté de partir d’une base réaliste avec la lumière naturelle et de rapidement s’échapper vers des images mentales.

Il faut se tromper se déroule dans un appartement durant une journée. Pourquoi cette unité de lieu et de temps ?

J’ai en tête depuis longtemps de travailler le playback de paroles dans un film. Je pense que l’unité de corps et de décor met en évidence la manière dont le langage implique une posture physique et une posture sociale. J’ai longtemps hésité entre un film en studio et un film plus narratif dans un appartement. Mais je savais que je voulais une unité de lieu et des plans séquence pour mettre en évidence la manière dont la simple incarnation d’une voix implique toute une série de mimiques. Quant à l’unité de temps, je l’ai plus pensée du quotidien au songe que du matin au soir.

Propos recueillis par Olivier Pierre

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Fiche technique

France / 2022 / Couleur / 22’

Version originale : français
Sous-titres : anglais
Scénario : Jean Boiron Lajous, Valentin Dilas
Image : Benoît Guidi
Montage : Jean Boiron Lajous, Valentin Dilas
Son : Christine Dancausse
Avec : Valentin Dilas
Production : Jean Boiron (Les films du gabian).
Filmographie : Paroles de bandits, 2019
Plus t’appuies moins j’ai mal, 2018
Terra di nessuno, 2015
La mémoire et la mer, 2012.
ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR