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CONTINÛMENT OCCUPÉ DES CHOSES DE L’AMOUR

CONTINUOUSLY OCCUPIED WITH THINGS OF LOVE

Florence Pazzottu

Florence Pazzottu
Coups de balai: d’abord la femme, qui le tend ensuite à l’homme qui se tient à ses côtés; il passe un coup à son tour, puis le lui tend à nouveau. En voix off, une femme lit une lettre détaillant ses efforts pour faire inscrire sa fille en crèche ; suivront un homme contestant une amende, puis d’autres situations kafkaïennes brossant collectivement et avec humour un portrait des dysfonctionnements du quotidien. À l’image, la chorégraphie des oiseaux en bord de plage font écho aux errances des deux personnages sur les plages de Camargue. Surtout, homme et femme rejouent des tableaux de Manet et Titien, échangeant avec complicité leurs places et par la même leur nudité et le regard qui s’y accroche. (Nathan Letoré)

Entretien avec Florence Pazzottu

Pourriez-vous revenir sur le titre, et notamment l’utilisation aussi d’un sous-titre, qui en explicite le propos ?

« Continûment occupé des choses de l’amour », c’est ce que Giorgio Vasari, l’auteur des Vies de peintres célèbres, écrit à propos d’un autre Giorgio, le maître vénitien appelé Giorgione. Le sous-titre permet d’éviter l’écueil de l’accord en genre et en nombre (car à l’image on voit une femme et un homme, on pourrait donc s’étonner d’un masculin singulier), et surtout annonce la citation. Un peintre parle d’un autre peintre, des tableaux vont être rejoués.

La référence picturale est en effet très importante, puisque vous faites incarner à vos acteurs deux tableaux célèbres, mais en jouant des permutations de position. Pourquoi ce choix de mise en scène ?

Deux tableaux nous reliant à Giorgione puisque le Déjeuner sur l’herbe de Manet est inspiré de son Concert champêtre et que la Vénus d’Urbino du Titien, son disciple, lui a longtemps été attribué. Les rejouer ensemble, c’était les déplacer. A cause de l’eau, du lac dans le Déjeuner et de la lagune ou du canal, non visible mais sur quoi on imagine que donne la fenêtre du tableau vénitien, j’ai choisi la plage de Beauduc, en Camargue. Et comme je regarde ces œuvres au présent et qu’il s’agit d’un film d’amour, le partage est d’emblée. Partage de nudité et de regard, oui. Cela impliquait que Juliette Penblanc et Hugues Breton, qui ne sont pas vraiment des acteurs mais sont les compagnons de mes films depuis ch…, échangent leurs positions, pour que, malgré la très grande liberté de l’interprétation, l’œuvre soit reconnaissable, présente comme référence commune.

Les voix off, quasi-straubiennes, sont construites autour de lettres adressées à des structures d’exclusion ou de tri social du quotidien. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces lettres ? Pourquoi ce choix d’écriture ?

Structures d’exclusion, vous dites, et c’est justement ce que ne devraient pas être des institutions, n’est-ce pas ? Ces lettres sont authentiques, ou en tout cas se réfèrent à des situations contemporaines réelles. Situations vécues, ce qui m’a permis de les saisir par le détail. Il m’importait que ces lettres soient adressées, avec le sérieux qui n’empêche pas la comédie. Que leur lecture puisse s’accorder aux déambulations du couple ou des flamants dans le paysage, tout en contrastant avec la recréation des tableaux, leur légèreté et leur intensité joyeuse. De façon à ce que, pour finir, ce soit eux qui semblent incarner la vraie vie.

Les oiseaux jouent aussi un rôle clé dans le montage du film. Pourquoi cette présence ?

Les oiseaux sont le peuple, ou les peuples, de Beauduc et du parc naturel de Camargue. Ils font bien sûr partie du paysage. Mais je tenais à ce qu’ils soient présents aussi comme figures ou motifs. Au même titre que le Ponton de Georges. On ne voit pas Georges, ce cabanier du village des Sablons qui en est la mémoire et le protecteur en quelque sorte, mais son ponton a dans le film un rôle central. Il assure, avec la chorégraphie des flamants et le jeu de quelques objets, une continuité entre les séquences, tandis que les oiseaux ponctuent aussi, sonorement, le passage d’une lettre à l’autre. Et comme ce film est un hommage à mon père et qu’il tisse, donc, un fil entre l’Italie et la France, c’était chouette de recevoir l’aide des maîtres flamants !

Propos recueillis par Nathan Letoré

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Fiche technique

France / 2022 / Couleur / 30’

Version originale : français
Sous-titres : anglais
Scénario : Florence Pazzottu
Image : Florence Pazzottu
Montage : Florence Pazzottu
Son : Florence Pazzottu
Production : Mireille Laplace (Alt(r)a Voce).
Filmographie : Un faux roman sur la vie d’Arthur Rimbaud, 2021
ch…, 2020
La pomme chinoise, 2019
Trivial poème, 2017
La Place du sujet, 2012.

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE