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IT’S RAINING CATS AND DOGS

Claire Doyon

Claire Doyon
Après un long-métrage consacré à sa fille autiste mutique (Pénélope mon amour, FID 2021), Claire Doyon cherche auprès d’une amie autiste Asperger des réponses à certaines de ses questions. L’amie est assise face à la caméra, dans un grand jardin où chantent les oiseaux. La parole qui s’échange de part et d’autre de l’appareil déborde très vite le cadre de l’entretien. Car autant ou davantage qu’une parole, c’est une présence qu’il importe d’accueillir. Agençant la matière numérique de l’entretien à des plans muets de fleurs en Super 8, Claire Doyon ne réussit pas seulement le plus tendre et joueur des portraits. Son film bref et vif parvient à toucher comme rarement à l’énigme de l’autisme en tant que manière d’être au monde, et à la poésie qui lui est propre. (Cyril Neyrat)

Entretien avec Claire Doyon


Après Pénélope mon amour (FID 2021), long-métrage consacré à votre fille autiste mutique, vous consacrez ce nouveau film à votre amie Isabelle, autiste Asperger. D’où est-venue l’envie de ce portrait ? Quelle relation d’un film à l’autre ?

​L’idée initiale était de filmer Isabelle dans le cadre du documentaire autour de Pénélope. Pénélope étant mutique, j’ai pensé qu’Isabelle pourrait témoigner sur certains sujets, là où ma fille ne pouvait pas s’exprimer. En filmant Isabelle, j’ai trouvé ses propos importants. J’ai appris beaucoup de choses sur ce que peuvent ressentir les personnes porteuses d’autisme. Je ne pouvais me résoudre à choisir tel ou tel moment. J’ai décidé d’en faire un film à part entière.

Votre film mêle deux régimes d’images : images numériques de l’entretien avec Isabelle, et images tournées en Super 8. Pourquoi ce choix ? Et comment avez-vous pensé l’association de ces deux régimes ?

Le super 8 m’accompagne souvent. C’est comme un stylo d’une autre couleur que j’utilise en parallèle du tournage. J’aime l’ergonomie de la caméra, le son, le jeu avec le hasard et la liberté que j’éprouve quand je filme avec. Avec Raphaël Lefèvre, le monteur du film, nous avons mis ces images pour ponctuer les paroles d’Isabelle, les laisser respirer. Je voulais aussi donner une idée de l’environnement visuel et sonore du lieu dans lequel nous filmions. C’était une roseraie et Isabelle est spécialiste des roses. Nous étions entourés de fleurs et d’oiseaux qui font partie du film.


Très vite, la parole d’Isabelle déborde du cadre attendu d’un entretien face caméra. Vous choisissez de montrer tous les écarts, les à-côtés. Pourquoi ce parti pris ? Comment s’est déroulé le tournage avec Isabelle ?

J’ai voulu faire un film sur l’amitié particulière qui nous lie, Isabelle et moi. Il m’a semblé que c’était dans les à-côtés du tournage que se logeait notre lien. Je viens chercher une compréhension pour ma fille auprès d’une amie porteuse d’autisme qui joue le jeu de chercher avec moi des réponses. Mais c’est difficile, c’est tendu. J’insiste un peu trop. Je ne voulais pas faire l’impasse de ma présence hors champ. Nous sommes au même niveau et à mon sens c’est aussi un film sur ma quête et son caractère obsessionnel. Je n’ai pas voulu couper la phrase quand elle me dit « ça je ne veux pas que tu enregistres ». Je laisse cette phrase car cela montre ma propre violence et la violence propre au cinéma qui est faite d’insistance et qui se révèle parfois quand on vient toucher des limites. Je laisse cette phrase mais bien sûr je coupe après. Le film existe dans cette tension.


Le film culmine avec une métaphore construite, puis décryptée par Isabelle. Comment est née cette métaphore ? Y a-t-il eu un processus d’élaboration commune ? Quelle a été la part de participation d’Isabelle à la préparation du film ?

Nous avons choisi ensemble le lieu de tournage, préparé les questions et les sujets à l’avance. Beaucoup de choses étaient anticipées. C’est très stressant pour Isabelle et toute personne porteuse d’autisme de faire face à l’imprévu. Mais quand on a commencé à tourner, bien sûr l’imprévu et le hasard se sont mêlés au tournage. ​Dans le film, Isabelle parle du « rosier soyeux ». Mais au tournage, elle a parlé de beaucoup de rosiers. Elle a un savoir encyclopédique sur les roses. C’est très impressionnant. Au montage, nous avons choisi ce rosier pour la métaphore et parce que ça déborde du cadre, on est fatiguées et nos personnalités émergent telles qu’elles sont.

Propos recueillis par Nathan Letoré

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Fiche technique

France / 2022 / Couleur et Noir & blanc / 8 mm / 26’

Version originale : français
Sous-titres : anglais
Scénario : Claire Doyon
Image : Pascale Granel, Claire Doyon
Montage : Raphaël Lefèvre
Son : Olivier Schwob, Clément Chassaing
Production : Carole Chassaing (Tamara Films).
Filmographie sélective : Pénélope mon amour, 2021
Chrishna/Ombwiri, 2019
Arsenic, 2017
Les Allées Sombres, 2015
Pénélope, 2012
Son of a Gun, 2010
Kataï, 2009
Les Esprits, 2006
Sola Perduta Abandonnata, 2008
Les Lionceaux, 2002.