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DEVELOPMENT

Saleh Kashefi

Saleh Kashefi, jeune cinéaste iranien, compose un carnet de bord poétique avec des fragments de sa vie parisienne. Grâce de visages juvéniles saisis avec tendresse, éclat doré de peintures religieuses, détails prosaïques d’un quotidien filandreux où gît une tristesse sourde… Chaque plan est une note dont la vibrance est augmentée par une matière sonore, double fantomatique, faite de silences épais et de motifs répétés, d’apparitions mélodiques et d’échos. Development est la traduction cinématographique d’un vague à l’âme qui s’épanche avec sensibilité du fond d’une baignoire. (Claire Lasolle)Saleh Kashef

Entretien avec Saleh Kashefi

Votre film est composé d’images hétérogènes, qui donnent l’impression d’avoir été tournées à différentes époques, et où l’on rencontre notamment des visages amicaux. Qui sont ces personnes ? Comment s’est passée l’écriture du projet ?

La vérité, c’est que j’ai réalisé ce film en moins d’une semaine, écriture incluse. J’étais à Paris pour développer mon projet de premier long métrage dans le cadre de La Résidence du Festival de Cannes, entre octobre 2020 et février 2021. J’étais extrêmement déprimé. C’était la deuxième fois seulement que je venais en Europe : j’attendais beaucoup de ce séjour, et je me suis retrouvé pris au piège des couvre-feu et confinements successifs. J’avais 21 ans, j’étais seul, et je voulais tourner un film à Paris avant de repartir, mais je ne voyais personne à l’exception des autres résidents. Enfin, j’étais maladivement amoureux, et j’en souffrais beaucoup. Ce film, en gros, raconte cette époque de ma vie.
J’ai posté une annonce sur le site Cineaste.org en disant que je recherchais des comédiens bénévoles pour un projet de film entièrement improvisé, et sans aucun budget. Je pensais recevoir une dizaine d’emails : j’en ai reçu 125. On était en plein confinement, et les gens avaient désespérément besoin de sortir de leur chambre. J’ai fait mon casting, puis j’ai eu très peu de temps pour faire connaissance avec mes trois acteurs parce que je devais quitter Paris une semaine plus tard. Tous mes films reposent intégralement sur les comédiens et les personnages, et c’est la raison pour laquelle je travaille généralement avec des acteurs non professionnels, qui injectent beaucoup de leur personnalité et de leur histoire dans le film. J’ai travaillé dans le même esprit, mais avec des acteurs professionnels. Je leur ai posé des questions sur leur parcours, leur famille, leurs amis, leur vie amoureuse, et sur la façon dont ils vivaient cette période de confinement. Après chaque rencontre, je prenais quelques notes, qui m’ont servi de script : une trentaine de mots sur deux pages de cahier. Puis j’ai planifié une journée de tournage avec chaque comédien, et nous avons vu ensemble ce qu’on arrivait à faire. Ils n’avaient pas la moindre idée de ce que je faisais, mais ils ont eu la gentillesse de me faire confiance, et tout le monde a passé un bon moment. La plupart des scènes ont été tournées dans ma chambre ou dans la résidence.

Comment avez-vous abordé le montage ?

J’ai commencé par monter chaque scène séparément. Puis j’ai éliminé celles qui ne me plaisaient pas, et pour finir, j’ai essayé de trouver un semblant de structure en assemblant les scènes que j’avais conservées. Tout comme le tournage, le montage a été très rapide et fluide. Il s’est étalé sur presque une année, mais en temps réel, il a duré deux ou trois jours.

Le son du film est très particulier : on entend des bruits de caméra, des bruits de pas, des silences… qui ne sont pas toujours synchronisés avec l’image. Comment avez-vous conçu cette partie sonore du film ?

Au moment du tournage, je n’avais aucun matériel de prise de son. Les quelques scènes parlées ont été enregistrées avec mon téléphone. Mon projet initial était de travailler avec un bruiteur pour recréer tous les sons du film en postproduction, mais je ne trouvais personne qui accepte de faire ce travail gratuitement. Pendant le montage, j’ai donc commencé à faire moi-même un semblant de design sonore, en mode DIY, juste pour donner un peu d’épaisseur aux scènes. Finalement j’ai décidé de garder cette piste pour la version finale du film.

Au milieu du film, on peut lire une inscription écrite en farsi sur un miroir, qui fonctionne comme une clé interprétative. Qu’est-ce qui a motivé l’inscription de ce message au cœur du film ?

Au moment d’achever le film, je n’étais plus la même personne qu’au moment où je l’ai tourné. C’est à cela que ce message fait référence et c’est pourquoi il est essentiel. Juste après la fin du tournage, je suis rentré à Téhéran, et j’ai commencé à monter quelques scènes. Les premières semaines, j’étais encore dans l’excitation du tournage. Mais très vite, j’ai fait de nouvelles rencontres, je suis tombé amoureux d’autres personnes, et ma vie et mon humeur se sont transformées. Un mois plus tard, en regardant à nouveau les images du film, je me sentais déjà très éloigné de la personne qui les avait tournées. Je ne me reconnaissais plus. Dans un premier temps, je me suis donc éloigné du projet. J’ai tourné d’autres films. Mais les acteurs continuaient à me demander des nouvelles de l’avancée du projet, et j’ai senti que j’avais une forme de responsabilité, vis-à-vis d’eux comme vis-à-vis de mon « moi » passé, et que je devais finir le film d’une manière ou d’une autre. Il m’a fallu une journée pour assembler les scènes. Ensuite, j’ai ajouté le texte, afin que ce soit clair, pour moi et pour les spectateurs, que le Saleh qui avait fait ce film était devenu une sorte d’étranger pour moi, et que je ne comprenais plus très bien sa démarche.
À cause de la très grande spontanéité avec laquelle il s’est fait, et de l’absence totale d’explications et de jugements, c’est un film qui vient du cœur. Et quand une œuvre est créée de cette manière, elle ne peut parler que du moment où elle est née. Comme un tableau, une photographie, un morceau de musique, quand ils sont réalisés par un artiste isolé dans sa chambre, aux prises avec ses sentiments. C’est une expérience qui n’est pas si évidente à faire aujourd’hui : essayer, prendre le risque de se tromper… Le public ou les personnes qui se dévouent à nos côtés créent une certaine pression. L’intérêt de réaliser des films tout seul, ou sans argent, c’est d’avoir la liberté de prendre ces risques, de faire ces tentatives, sans avoir à s’expliquer ou à rendre des comptes. Et si personne n’en voit le résultat, eh bien, tant pis. Qu’un festival comme le FID soudain s’y intéresse et sélectionne le film, c’est un événement heureux et étrange. En toute honnêteté, ce film correspond à une page de ma vie que j’ai tournée, et que je me remémore avec difficulté. Aujourd’hui, je ne revois pas le film sans une certaine souffrance, et même répondre à ces questions m’est un peu étrange. Mais il est important de ne pas trop juger son passé, de l’accepter sans le censurer.

Propos recueillis par Claire Lasolle

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Fiche technique

France / 2022 / Couleur / 58’

Version originale : français, persan
Sous-titres : anglais
Scénario : Saleh Kashefi
Image : Saleh Kashefi
Montage : Saleh Kashefi
Son : Saleh Kashefi
Avec : Alexandre Desane, Baya Massamba-wa, Axel Joubert
Production : Saleh Kashefi (The world is ending and I’m making my films).
Filmographie sélective : These Fruits are still alive, 2021
Further than this, is where everyone makes fun of, 2021
Leaving Here and Her, 2021.