You dreamt you saw yourself but couldn’t see your face, You Dreamt You Saw Yourself But Couldn’t See Your Face

Shireen Seno

États-Unis, Philippines, 2026, Couleur, 7’

Première Mondiale

Presque trop petite, perdue dans un grand cadre noir, la vidéo d’un homme de dos ouvre aux profondeurs abyssales de You dreamt you saw yourself  but couldn’t see your face. Un sifflement comme revenu de l’enfance l’accompagne, mêlé au son de quelques clapotis. Peut-être le jeu de l’enfant dont on entend le babil. Comment garder au plus près de nous-même l’image de nos disparus ? Peut-on retenir la précision de leurs traits, le mouvement de leur marche ? Que peut le miracle de l’image en mouvement pour notre mémoire faillible ? Le film de Shireen, dont le titre évoque le rêve, en adopte la structure profonde – sa forme fragmentaire, ses visions partielles, ses surgissements, son inquiétude sourde, sa fulgurance et son unité. L’eau en est le principe de circulation et l’image de l’eau devient l’image du deuil. Les jeux de reflets et les délicates surimpressions troublent la distinction entre le ciel et la terre, entre le haut et le bas, entre présent de la perception et souvenirs. Dans les images tournées au présent d’une étendue d’eau stagnante, entre des pétales de fleurs dispersés, des photographies aux silhouettes floues refont surface aux côtés des reflets d’arbres étirés. Comme si l’image fixe devait elle aussi trouver une forme liquide. Comme l’eau, la mémoire se retire, revient, déforme les contours, laisse affleurer les formes pour les engloutir à nouveau. Shireen Seno anime ainsi les photographies pour en révéler le caractère spectral, figurer le drame intime de la perte. Le rêve offre la synchronicité des temps pour laisser l’enfance prendre place dans la béance de l’absence, pour accorder à sa vulnérabilité de subsister dans l’adulte. Une voix féminine chuchote : « What does it even mean to grow up ». Voilà l’apprentissage de la vie indéfectiblement lié à l’expérience de la mort. Et l’eau qui toujours nous ramène à Gaston Bachelard : « Dans nos yeux, c’est l’eau qui rêve ».

Claire Lasolle

Entretien

Shireen Seno

Quelle image vous a initialement inspiré pour ce film ? Pouvez-vous nous parler des origines de You Dreamt You Saw Yourself But Couldn’t See Your Face ?

Ce film a vu le jour lorsqu’on m’a demandé de réaliser un film sur un lieu ; et pour trouver cet endroit, j’ai ressenti le besoin de suivre le cours de la rivière — depuis son confluent avec le lac jusqu’à son cours vers l’intérieur des terres. J’ai également ressenti le besoin de me déplacer à vélo et de trouver un moyen de me rapprocher de l’eau. Tout cela semblait m’indiquer que ce film serait lié à mon père, décédé en 2024 de manière tout à fait soudaine. Il avait demandé à être incinéré et à ce que ses cendres soient dispersées dans la rivière de l’Arizona où il avait pris sa retraite, ainsi que dans la rivière de sa ville natale aux Philippines, là où il avait grandi. Je me suis souvenu qu’après avoir dispersé ses cendres aux Philippines, entourés des frères et sœurs de mon père ainsi que de leurs enfants et petits-enfants, ma tante avait dit avoir vu le visage de mon père dans l’eau. Je lui ai demandé à quoi il ressemblait. Elle m’a répondu qu’il semblait sourire. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que l’image de mon père qu’elle avait vue dans l’eau était probablement le reflet d’une photo encadrée de lui que je tenais à la main pendant que nous dispersions ses cendres dans l’eau. 

Vous créez un jeu entre l’immobilité de l’image et le mouvement de l’eau, notamment grâce à l’utilisation d’images superposées. Pourriez-vous nous en dire plus sur cet aspect ?

J’ai découvert qu’autour de la rivière ici à Evanston, juste au nord de Chicago, où je vis actuellement, il y a des clôtures qui empêchent de s’approcher de l’eau. Je me déplaçais donc sans cesse le long de la rive, tout en restant assez éloigné de l’eau. Je me souviens avoir demandé à une femme qui faisait son jogging et à un homme muni d’une canne à pêche comment je pouvais m’approcher davantage de l’eau. Ils m’ont tous conseillé d’aller vers le sud. Quand j’ai enfin pu m’approcher de l’eau, c’était assez impressionnant, mais aussi un peu décevant. L’eau s’écoulait très lentement, presque à l’arrêt en fait. Une rameuse est arrivée avec son kayak et s’est glissée dans la rivière. Cela a créé un peu plus de mouvement. Je me suis souvenue de la façon dont ma tante avait vu le visage de mon père dans la rivière alors que nous dispersions ses cendres et qu’elles s’en allaient au gré du courant. Je me suis demandé comment je pourrais projeter ou refléter des images sur l’eau. Comme c’était déjà la fin de l’automne et qu’il commençait à faire plus froid, ma professeure, Christina Nguyen, m’a suggéré de faire quelques expériences chez moi. J’ai fini par créer une mini-rivière dans ma baignoire et par refléter des photos de mon père sur l’eau. J’ai superposé ces images tournées en 16 mm aux images numériques que j’avais prises de la rivière réelle.

L’accent est mis sur l’émergence de l’image. Comment envisagez-vous cette question par rapport aux formats de tournage — analogique et numérique ?

La première fois que j’ai filmé la rivière, avant même de réaliser que ce film avait un lien avec mon père, c’était avec une Bolex en 16 mm. C’était vraiment très amusant, malgré la lourdeur de la caméra. J’ai filmé la « mini-rivière » dans ma baignoire à la fois en 16 mm et en numérique, et quand je n’avais plus de pellicule, je suis retournée à la rivière avec ma famille pour filmer en numérique. Je pensais que les seuls moments où nous pourrions tourner seraient pendant que mes enfants étaient à l’école ou tard le soir, une fois qu’ils seraient endormis, afin d’avoir moins de soucis. Mais au final, nous avons eu besoin de toutes les mains disponibles. J’ai compris que je devais les impliquer d’une manière ou d’une autre dans le tournage. Finalement, nous avons pris beaucoup de plaisir à tourner ensemble. Lorsque nous reflétions des images sur l’eau, nous jouions avec l’angle des photographies imprimées, la distance, mais aussi la durée des reflets. Je voulais que les images de mon père soient fugaces, tandis que la rivière continue de couler.

Le montage est le fruit d’un travail très minutieux. Comment procédez-vous au montage ? Quelles sont vos méthodes de travail ?

Pour moi, c’est surtout une question d’essais et d’erreurs, et de trouver un rythme qui me convienne. Je passe aussi sans cesse de l’image au son et vice-versa, ce qui fait qu’ils s’influencent mutuellement de manière très forte. 

Votre film présente une trame sonore très riche, composée d’enregistrements. Pouvez-vous nous parler de cette attention portée au son et de votre approche en la matière ? Comment concevez-vous son montage ?

J’adore vraiment travailler avec le son, et parfois cela me prend beaucoup de temps car je ne suis pas très douée pour les aspects techniques. Mais c’est peut-être justement parce que je ne m’y connais pas grand-chose que j’ai l’impression que c’est là que je suis vraiment libre de m’amuser. Dès que j’ai compris que le film avait un lien avec mon père, j’ai fouillé dans mes disques durs et j’ai trouvé des images de lui, que j’ai juxtaposées au son de son sifflement sous la douche. J’avais enregistré ce sifflement il y a peut-être vingt ans ; c’était la première fois que j’utilisais un enregistreur. J’ai essayé d’imiter son sifflement et je me suis enregistrée. Puis, un jour de l’automne dernier, le vent soufflait très fort — si fort qu’il hurlait et que la porte de notre appartement produisait une sorte de claquement assez envoûtant. J’ai eu l’impression que ce bruit était comme le passé qui faisait irruption dans le présent. Je voulais jouer avec cette sensation de vent, à la fois humaine et naturelle, et avec la façon dont il peut raviver des souvenirs. Je souhaitais également établir une distinction entre le monde extérieur et le monde intérieur. Visuellement, on ne distingue pas vraiment quelles images ont été tournées à l’intérieur, dans ma baignoire. À travers le son, cependant, je voulais nous faire entrer à l’intérieur, non seulement dans un espace clos, mais aussi vers un for intérieur. Le bruit de l’eau était un autre élément qui nous transporte vers l’intérieur et vers l’extérieur, et qui nous fait aller et venir à travers le temps. 

Pouvez-vous nous parler de ce titre à la fois magnifique et mystérieux : You dreamt you saw yourself but couldn’t see your face ? D’où vient-il ?

Mon père était un homme de peu de mots. Quand j’étais enfant, il m’a un jour parlé d’un rêve récurrent dans lequel il se voyait lui-même, mais sans pouvoir distinguer son propre visage. C’est ce qui m’a poussé à choisir les photos de lui que j’ai décidées d’utiliser : son visage n’y est jamais clairement visible. Cela fait écho à ma propre expérience avec mon père ; même si je le connaissais bien, il restait aussi, en grande partie, un mystère. Un souvenir marquant de lui, qui influence ma façon d’être avec mes propres enfants, c’est lorsque j’allais le voir pour lui demander de l’aide sur quelque chose, et qu’au lieu de le faire à ma place, il me répondait : « Fais des essais ! »

Propos recueillis par Claire Lasolle

Fiche technique

  • Scénario :
    Shireen Seno
  • Image :
    Shireen Seno
  • Montage :
    Shireen Seno
  • Son :
    Shireen Seno
  • Avec :
    Yuki Torres, Aki Torres, John Torres, Shireen Seno
  • Production :
    Shireen Seno (Los Otros), John Torres (Los Otros)
  • Contact :
    Shireen Seno (Los Otros)