Un río y una reina, A River and a Queen

Miriam Martín

Espagne, 2026, Couleur, 20’

Première Mondiale

Avec Un Rio y una Reina, Miriam Martin poursuit son travail autour de la mémoire d’un territoire débuté avec Vuelta a Riaño et file l’idée d’un droit de réponse du paysage par le cinéma. Un long travelling nous fait traverser en musique des terres ocres et noires de roches calcinées et de plantes brûlées. Tandis que son précédent film était fait d’images trouvées, la réalisatrice invite ici à contempler ses plans fixes, fragments magnifiques d’un territoire malmené tour à tour par les flammes ou par l’eau. Ici, une vache qui paisse paisiblement. Là, un troupeau de chevaux. La contemplation innocente est cependant vite chahutée par un commentaire en voix off. À la magnificence des vues sur la forêt ou sur les ruines mélancoliques d’un village abandonné répondent des témoignages, des anecdotes et des réflexions sur l’histoire de ce territoire et les rapports qu’humains et non humains ont entretenu ou entretiennent avec ce dernier. La voix coule, limpide, rapide, ironique ou révoltée et s’immisce dans l’émerveillement premier. Voici tout romantisme dépouillé et la rêverie poétique lestée des réalités écologiques et sociologiques qui travaillent la Tierra de la reina. Sous la surface de l’image, les dévastations, conséquences de certains aménagements territoriaux. Ces grands chantiers optimistes tournés vers le progrès bouleversent tout sur leur passage, submergent des villages, facilitent les incendies. « Il y a ceux qui se défendent en défendant la nature, ceux qui se détruisent en la détruisant ». Un rio y una Reina est un coup de gueule cinématographique. Un traité du paysage qui assume le manifeste. « Aller aux bardanes, aller aux souris, aller aux asphodèles (…)». Chaque pays crée son rapport aux mots, selon les us et coutumes qui s’y inventent. Un rio y una reina leur rend honneur et rappelle que quand change brutalement ou disparaît un territoire, c’est aussi une langue qui s’éteint. 

Claire Lasolle

Entretien

Miriam Martín

Le réservoir de Riaño était déjà l’objet de votre précédent film. Pourquoi cet intérêt particulier pour ce territoire ? 

Je suis tombée par hasard sur cette histoire d’horreur qu’est la construction des barrages en Espagne, et sur le réservoir de Riaño par nécessité, car c’est un cas incontournable, paradigmatique, qui aide à comprendre bien des choses. Par exemple à quel point le Parti socialiste a été, économiquement parlant, le produit le plus abouti de la dictature. J’ai fait mon film précédent sans sortir de chez moi et près de trois ans plus tard, je l’ai projeté dans le nouveau Riaño (l’ancien a été démoli et ses vestiges ont aujourd’hui soixante mètres d’eau au-dessus). D’ordinaire, on se rend sur place pour faire un film, mais moi, j’ai fait un film pour pouvoir me rendre sur place, comme un laissez-passer, comme une offrande. Et, une fois sur place, j’ai succombé à un sortilège. Je ne sais pas l’expliquer autrement. La montagne m’a ensorcelée… les forêts, les rivières, quelques personnes. Je veux être là-bas et en faire partie, et contribuer à la défense du peu de monde qui reste, menacé par toutes sortes d’extractivisme. Et je veux continuer à filmer. Peut-être ai-je trouvé mon Monument Valley, même si la vallée véritablement monumentale se trouve sous l’eau.

Votre précédent film était construit sur la base d’un found footage. Là, ce sont exclusivement vos images. Pourquoi ce choix ?

Pour pouvoir regarder le paysage, pour m’en protéger. On dit qu’on ne peut regarder fixement ni le soleil ni la mort, et c’est ainsi en montagne : à cette immense tombe qu’est le réservoir s’ajoutent les milliers d’hectares calcinés l’été dernier. Ce sont des paysages qui font mal. Mais si l’on place une caméra entre le paysage et soi, d’autres problèmes surgissent aussitôt : que cadrer, à quelle distance, avec quel objectif… Et puis il faut monter le trépied, nettoyer la lentille, faire la mise au point… il faut bouger, utiliser ses mains. Ces problèmes, mineurs en comparaison, permettent d’affronter le mal majeur ; s’affairer à essayer de montrer quelque chose tient l’angoisse à distance et alors on peut, enfin, regarder.

Pouvez-vous revenir sur le texte en voix off ? Comment l’avez-vous composé ? Quels matériaux avez-vous utilisés ?

Le manque de moyens m’a contraint à renoncer à l’enregistrement sonore direct et à rédiger cette voix off, composée de phrases plus ou moins inédites et de citations de personnes qui vivent ou ont vécu à la montagne. Presque tous les hommes d’un certain âge écrivent (sur des blogs, sur les réseaux sociaux, dans la presse numérique, dans leur magazine régional, dans des livres auto-édités), sur le monde qu’ils ont encore et sur celui que le réservoir leur a enlevé. Il se peut que ces efforts de mémoire les aient sauvés de la folie face à tant de destruction. Et parfois, ils disent des choses vraiment mémorables, et je suis émue par leur fidélité au temps et à l’espace qui restent sous l’eau, ainsi que par leur détermination à entrer eux aussi dans « l’univers du sens ». Ils ont sans doute perdu, mais, en écrivant, ils font en sorte que les vainqueurs ne vainquent pas absolument.

Comment avez-vous travaillé le montage image en rapport ?

Pendant le tournage, j’ai travaillé sur l’espace, et au montage, sur le temps. J’ai beaucoup marché et beaucoup lu (les écrivains amateurs de la montagne) et ce que je voyais en marchant se mêlait aux mots que je lisais, à deux phrases de Kafka que j’avais lues il y a vingt ans, aux chansons de mon jukebox mental et à ceci et cela. Tout coexistait à égalité, comme des fibres de pensée. Au montage, j’ai essayé d’ordonner et de rythmer ces fibres ; au début, ce sont les images qui ont suscité des passages de voix off, mais très vite la voix off a commencé à réclamer la répétition de quelques images ou l’inclusion d’autres que j’avais écartées, et je suis alors allée les chercher. Sans la voix off, je crois que je ne me serais pas autant et aussi bien attardée sur les plans que j’ai moi-même filmés.

Musique enlevée sur l’ouverture, exacerbations de certains sons, son asynchrone… Pouvez-vous nous parler de vos partis pris sonores ?

Le film est assez musical, n’est-ce pas ? Non seulement à cause de la musique et des extraits de chansons, mais aussi à cause de la voix off, qui a quelque chose de troubadouresque, avec toutes ces répétitions. D’ailleurs, à l’exception d’un certain merle et d’un certain veau, les sons sont « locaux » : j’ai consacré plusieurs jours à faire des enregistrements sur le terrain dans la région. Si l’on ne se soumet pas aux conventions du naturalisme, les possibilités sont infinies. Grâce au son, on peut par exemple mettre une image en deux temps en même temps. Avec le son, on peut revenir au passé d’une montagne brûlée, c’est-à-dire à l’incendie, et voir l’incendie.

Propos recueillis par Claire Lasolle

Fiche technique

  • Scénario :
    Miriam Martín
  • Image :
    Miriam Martín
  • Montage :
    Miriam Martín
  • Son :
    Miriam Martín
  • Production :
    Miriam Martín
  • Contact :
    Miriam Martín