Qu’est-ce qui a particulièrement retenu votre attention dans ce fait divers ?
L’impulsion de départ du film, son germe, ce qui l’a véritablement déclenché, a effectivement été la nouvelle. Je fais partie de ces personnes — peut-être parmi les dernières — qui regardent encore la télévision, et c’est là que j’ai découvert l’information.
La première chose qui m’a frappé, c’est le titre : « Un homme plonge dans les lacs de Palermo et ne remonte pas à la surface. » Cela ressemblait au titre d’un film de Bresson, du type Un condamné à mort s’est échappé, mais paradoxalement sans issue. Il y avait quelque chose de tragique et de beau à la fois dans cet événement. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à se jeter à l’eau sans en ressortir ? Si c’était un suicide, il était assez extraordinaire ; si c’était involontaire, cela demeurait enveloppé d’un caractère mystérieux.
J’ai toujours été attiré par cette « violence stupide des choses » à laquelle Foucault faisait référence en évoquant la mort de Roland Barthes. Autrement dit, la manière dont la mort se lie à l’absurde, et l’absurde au mystère et à la poésie. Ce simple titre suffisait déjà à me faire envisager un film possible. Pourtant, j’ai continué à suivre l’affaire, et d’autres couches de sens sont apparues, qui, je crois, ont enrichi le récit.
L’affaire introduit un ton mystérieux qui va évoluer tout au long du film. Quel rôle jouent les différents registres de témoignages (médecins légistes, botanistes, etc.) qui s’accumulent dans la première partie du film ?
C’est au montage que j’ai commencé à comprendre que ce qui avait été pensé pour une seule voix devait être habité par plusieurs. Autrement dit, le film résidait en réalité dans la variation. C’est à ce moment-là, et seulement à ce moment-là, que j’ai remplacé une grande partie de la voix off — qui reprenait ce que disait le journal télévisé — afin de faire apparaître d’autres voix (journalistiques, littéraires, cinématographiques), d’autres textures (l’artifice d’une voix « de studio » combiné à un réalisme documentaire) et d’autres registres (une sorte de found footage sonore).
Cette forme de polyphonie a fini par devenir également narrative, c’est-à-dire une manière de construire d’autres regards sur l’événement. Bien que je sache déjà ce qui s’était « réellement » passé, je ne voulais pas que cela éclipse ce que le cinéma pouvait faire de cette matière. Finalement, il m’est resté un film sur la difficulté d’articuler un regard sur le réel, particulièrement aujourd’hui.
Un élément particulièrement frappant réside dans les espaces vides de présence humaine, les mouvements de caméra et la répétition de certains plans.
Le cinéaste arrive toujours trop tard (il est rare que le cinéma arrive à temps sur les événements). Cela le laisse flotter dans le vide, tout en essayant de déchiffrer les traces laissées dans l’espace. J’ai donc imaginé des mouvements de caméra qui tenteraient de reconstituer les parcours que le personnage a pu effectuer. Une sorte de re-enactment des true crimes, mais sans acteurs : uniquement avec l’espace et le temps.
Les répétitions, plus qu’un procédé de soulignement, je les ai pensées comme une nouvelle forme de variation. Elles m’ont toujours intéressé parce qu’elles permettent, d’un côté, de jouer avec ce qu’il y a de défaillant dans le cinéma, avec l’essai, la prise inachevée et l’esquisse. Mais elles permettent aussi d’explorer les possibilités poétiques de la répétition : comme ponctuation rythmique ou comme mélodie syncopée.
Pourquoi avez-vous choisi le 16 mm ?
Au départ, j’avais prévu de réaliser un autre court métrage avec une Bolex 16 mm, car j’avais besoin de filmer image par image. C’était un film assez programmatique qui ne devait me demander qu’une seule journée de travail intensif. Alors que je préparais ce projet, je suis tombé sur la nouvelle de cet homme qui s’était jeté à l’eau. Je me suis alors demandé s’il était possible de profiter du fait que j’allais déjà tourner un film en 16 mm pour en réaliser un second dans le même format.
Mais, en même temps, modifier sa nature matérielle a inévitablement transformé ma manière de le penser. C’est à ce moment-là que l’idée d’utiliser, pour l’enregistrement des images, une vieille pellicule noir et blanc Ilford qu’un ami m’avait offerte et qui était périmée depuis plus de vingt ans a commencé à me séduire. Intégrer l’erreur, la détérioration et la « durée de vie » du matériau me permettait d’approfondir le lien que le film tente de construire avec la mort. Au final, je me suis retrouvé avec deux courts métrages qui parlent, au fond, de la même chose. C’est pour cela que je parle d’une sorte de diptyque : une conversation autour d’un même thème.
À un moment donné, le film bascule vers un registre beaucoup plus personnel, qui prend la forme d’une réflexion sur votre métier de cinéaste.
Au début, le court métrage était raconté à la première personne, avec ma propre voix off, qui donnait des détails beaucoup plus personnels que ceux qui ont finalement été conservés. Face à cela, un ami m’a rappelé une phrase d’un autre ami, Rafael Filippelli, qui nous avait beaucoup marqués tous les deux : « La première personne, il faut la mériter. »
J’ai beaucoup réfléchi à cette idée et je me suis rendu compte que j’avais besoin d’une double distance. J’ai finalement réécrit la voix off à la troisième personne et fait appel à l’acteur Agustín Gagliardi, avec qui j’avais déjà travaillé et que je dirigeais au même moment dans mon prochain long métrage. Cela ne signifiait pas m’éloigner du « je », mais le retrouver depuis un autre endroit. Manifestement, quelqu’un l’a trouvé, puisque votre question suppose l’existence d’un registre plus personnel alors qu’il n’est jamais question de la première personne et que ce n’est même pas ma propre voix, haha.
J’ai le sentiment que le film possède une dimension symboliste, presque comme un poème qui condense dans une image des correspondances ou des résonances ambiguës. Est-il pertinent d’associer cette image à la situation que traversent aujourd’hui l’Argentine et le cinéma argentin ?
Je ne sais pas si c’est « pertinent » ou non, mais c’est effectivement quelque chose qui m’est venu à l’esprit en réfléchissant au film, et ce pour plusieurs raisons.
La première est que je suis tombé sur cette nouvelle un jour très particulier : le président Javier Milei célébrait sa première année au pouvoir. Presque comme dans un montage parallèle né du zapping télévisuel, l’histoire de cet homme qui s’était jeté à l’eau cohabitait avec le discours présidentiel virulent porté par ce que Milei appelait une « thérapie de choc ». Je ne pouvais m’empêcher de penser le lien entre ces deux événements, comme si l’un était le résultat de l’autre. C’est pourquoi j’ai décidé d’ouvrir le récit en mentionnant ce « 10 décembre 2024 », afin d’inscrire le film dans un contexte précis tout en essayant de ne pas le rendre dépendant de ce contexte ni prisonnier de celui-ci. Autrement dit, je voulais éviter de reproduire les formes du journal ou du bulletin télévisé, tout en les intégrant avec une certaine distance.
Par ailleurs — et je pense qu’à ce stade beaucoup le savent déjà —, la situation sociale, culturelle et politique en Argentine commençait à apparaître comme véritablement désolante. Aujourd’hui, elle ne s’est pas améliorée, bien au contraire. La gestion de l’INCAA jusqu’alors n’avait pas été bonne, en particulier pour le cinéma le plus modeste. Mais l’intervention de Carlos Pirovano sous le gouvernement Milei a été bien pire encore : elle a détruit et détérioré le peu qui fonctionnait encore et a encouragé une violence totalement disproportionnée à l’égard du cinéma argentin. On commençait à distinguer un projet systématique dirigé contre le cinéma argentin. Ou du moins contre une certaine forme de cinéma argentin, celle à laquelle mes amis et moi appartenons. Beaucoup de collègues ont commencé à se retrouver sans travail. De mon côté, un long métrage qui avait été déclaré « d’intérêt » par l’INCAA quelques années auparavant a finalement été écarté par la nouvelle direction. Pour moi, cela signifiait renoncer à filmer, car j’avais le sentiment que ce film était impossible à réaliser sans le soutien de l’Institut du cinéma.
Face à cette situation, j’ai pensé à transformer ce court métrage en un film sur les restes, fabriqué à partir de restes. Un film sur ce qui demeure en chemin : l’inachevé, l’échec, la blessure. Un film composé de fragments d’histoires, de nouvelles, de coupures de presse ou de textures détériorées. C’est pour cette raison que j’ai décidé d’inclure cette troisième « nouvelle » dans le court métrage : il me semblait qu’il s’agissait, d’une certaine manière, d’une autre façon de parler de la mort. La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui ce projet a repris vie et que je suis sur le point d’en terminer le tournage. Comme je l’ai dit, Agustín Gagliardi y joue un rôle, et le film s’intitule Viviendo con los muertos [Vivre avec les morts]. Et oui, c’est un film de zombies : la situation en Argentine est de pire en pire.
Propos recueillis par Manuel Asín