Si tout le monde part, If everyone goes away

Justine Harbonnier

France, 2026, Couleur, 70’

Première Mondiale

Quel enchevêtrement de contraintes et de contradictions conduit quelqu’un à abandonner le métier auquel il a consacré toute une vie ? C’est ce faisceau de tensions que Si tout le monde part s’attache à explorer, non pas à partir d’un cas quelconque, mais de celui de la mère de la cinéaste. Après quarante ans d’enseignement, couronnés par une dernière période consacrée à l’accompagnement d’élèves en situation de handicap, la mère de Justine Harbonnier finit par renoncer à poursuivre son métier et choisit de prendre une retraite anticipée. Filmer ce moment de bascule revient aussi à retracer, à ses côtés, le long processus d’usure qui a transformé une vocation en un espace de conflit éthique et politique.

Le film alterne des scènes de sa dernière année au sein de l’Éducation nationale française, marquée par les sempiternelles cruautés bureaucratiques, avec des conversations entre la mère et la fille ainsi que la lecture du journal qu’elle a commencé à tenir pour donner forme à une déception toujours plus profonde. L’attention portée au quotidien structure le mouvement du film : le calme de l’espace domestique contraste avec la froideur des bureaux et des établissements scolaires, tandis que la cinéaste ne se contente pas d’observer ou d’accompagner sa mère, mais interroge les contradictions d’une expérience qui la touche de très près.

Le titre du film formule une inquiétude qui dépasse le destin de sa protagoniste : que se passe-t-il lorsque celles et ceux qui font vivre les institutions renoncent ou cessent de croire en elles ? Harbonnier compose un portrait où l’affection n’atténue pas le conflit, mais l’affronte dans toute sa complexité. Ainsi, une histoire intime finit par révéler le fonctionnement d’un système tout entier et par poser une question plus vaste encore : comment continuer à habiter des structures dont les valeurs ne coïncident plus avec celles qui leur donnaient autrefois leur raison d’être ?

Manuel Asín

Entretien

Justine Harbonnier

Quelle est la genèse votre deuxième long métrage, Si tout le monde part, après Caiti Blues, réalisé en 2023, qui suivait une chanteuse de 29 ans dans un village du Nouveau-Mexique ?

Le film est aussi un portrait de femme, mais dans un environnement très différent ! J’ai filmé ma mère qui travaillait auprès de familles avec des enfants en situation de handicap. En passant du temps chez elle, au moment du confinement, j’ai pris conscience des nombreux dysfonctionnements institutionnels auxquels elle devait faire face. Depuis quelques années, elle occupait un nouveau poste qui venait d’être créé au sein de l’Éducation nationale : enseignante référente. J’ai été élevée par une mère qui croyait dans son métier d’enseignante et là, elle vivait une souffrance au travail terrible. Elle, que j’avais toujours vu se dédier aux autres, vivait comme une crise de foi, par rapport aux valeurs qui l’avaient construite comme enseignante, et surtout remettait en question l’institution à laquelle elle avait dédié sa vie. Lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle voulait partir, et alors que nos services publics vivaient une crise grandissante, j’y ai vu l’occasion de pouvoir suivre un tournant unique dans sa vie, à la fois intime mais aussi profondément politique.

Quel était votre projet ?

Autour de ma mère dominait le sentiment d’un monde, celui de l’école, celui qu’elle a toujours connu, qui s’écroule. Le travail de ma mère s’ancre à la croisée de deux secteurs particulièrement en crise actuellement, la santé et l’éducation. Le manque de moyens et la gestion bureaucratique écrasante sont régulièrement dénoncés. Mon intention n’était pas de faire un état des lieux surplombant de cette situation, mais plutôt de s’intéresser à un maillon de la machine, à la vie quotidienne d’une travailleuse en souffrance, ma mère, qui a décidé de partir et porte un regard sur ce qu’elle a vécu. Évidemment, je suis bien consciente que ma mère n’est pas la plus à plaindre dans le système, notamment parce qu‘elle partait en préretraite et n’était donc pas anxieuse sur ce qu’elle allait faire de sa vie. C’est aussi la raison pour laquelle c’était possible de la filmer, de lui poser des questions et d’analyser les événements. Puis cela m’a aussi permis d’accéder à d’autres réalités. Car à travers son portrait, je voulais donner à voir des problèmes rencontrés par de nombreuses personnes d’un secteur professionnel, mais aussi par des familles et leurs enfants.

Quelle était la structure du film ?

Le film alterne entre des situations en cinéma direct, et d’autres moments plus construits, comme nos échanges et la lecture de ses textes. Très tôt, j’ai senti que les séquences d’observation pure devaient être nourries d’autres choses. Je voulais que le trajet du film soit fidèle à ce besoin de compréhension que j’éprouvais. Si j’ai été témoin des difficultés de ma mère, ayant même peur qu’elle ne tienne pas le coup, j’ai aussi été témoin d’un aspect plus délicat auquel je ne m’attendais pas : ma mère aussi, parfois, reproduit une certaine violence de l’institution. Et c’est précisément ce sentiment de complicité qu’elle ressent avec un système et des décisions avec lesquelles elle n’est pas d’accord qui l’ont amené à remettre en cause son métier. C’est donc notre échange qui guide le film. Je souhaitais que l’on sente progressivement se dessiner une cohérence, le récit d’une expérience humaine et professionnelle, au travers de laquelle c’est aussi de notre société dont on parle. 

Vous êtes présentes dans les échanges avec votre mère, en voix off. Pourquoi ce parti pris ?

Le film épouse le point de vue de ma mère et jamais il ne le quitte. Naturellement, comme je filmais seule, et que ma mère vivait des situations difficiles, je lui parlais. Puis rapidement, je me suis rendue compte que ma place à ses côtés - que je voulais néanmoins garder discrète - créait un rapport intéressant. Ainsi, ma présence en tant que cinéaste et enfant qui regarde sa mère est rapidement devenu le deuxième point de vue adopté par le film. Au début, je lui pose des questions, puis je finis par me permettre de lui donner mon avis. C’est évidemment à travers mon regard que le spectateur rencontre ma mère. Et ce regard évolue, se complexifie, et je découvre que ma mère n’est pas l’héroïne que je pensais. Ma présence et ma relation avec ma mère faisaient parties intégrantes du dispositif que je souhaitais mettre en place. J’aimais son ton, la manière dont elle s’adressait spontanément à moi et tentait de m’expliquer, comme une institutrice, comme une maman, les rouages de ce système complexe. 

Si tout le monde part entretient un rapport particulier à l’écrit avec ses carnets, lus par elle-même.

Lors de sa dernière année, dans une tentative d’exutoire, ma mère a commencé à poser des mots sur ce qu’elle vivait. Mais ce n’est que pendant le montage, lorsque je suis revenue la filmer pour lui poser des questions, qu’elle m’a fait part du travail d’écriture qu’elle avait continué à mener après son départ. Il m’est apparu indispensable d’incorporer cette nouvelle parole au film. L’ajout de ses textes apportent une dimension plus universelle - car profondément intime - mais aussi politique. Ses mots approfondissent son rapport à son travail, et en particulier ce sentiment de ne pas toujours être en accord avec ce qu’elle fait. Ils lui permettent de recréer du sens quand tout perd son sens, ou pour reprendre les mots de Cynthia Fleury de « rendre habitable le réel ».

Quels étaient vos choix au niveau de l’image ?

J’ai filmé seule, d’abord par contrainte - je n’avais pas le temps ni les moyens de trouver quelqu’un pour m’accompagner - puis rapidement, ce dispositif est devenu une évidence : je devais être seule avec ma mère, en tête à tête. L’artiste et cheffe opératrice canadienne Léna Mill-Reuillard, avec qui j’ai travaillé sur Caiti Blues, m’a accompagnée à distance, me conseillant sur les images que je tournais au fil de l’eau. Les mêmes lieux reviennent : son bureau, son canapé… J’aimais beaucoup le cadre des fenêtres derrière elle, la lumière changeante qui fait sentir la durée d’un plan. Je souhaitais insister sur la douceur de l’espace de la maison qui contraste avec les lieux de l’institution : lumière artificielle, mobiliers sans âme. Un certain urbanisme et l’architecture révèlent aussi l’aspect mécanique, répétitif de la grande machine institutionnelle. Et évidemment, ses défaillances et ses blocages. 

Le film se déroule sur une année mais ne suit pas une chronologie linéaire. Comment avez-vous travaillé le montage avec Marie Beaune ?

Au départ, j’imaginais retracer sa dernière année, que l’on suivrait de manière linéaire, de septembre à son départ en été. Si le film suit encore cette progression, la chronologie est entrecoupée de moments d’entretiens avec ma mère que j’ai filmés après le tournage de cette dernière année. Lorsque nous les avons visionnés avec Marie Beaune, la monteuse, nous nous sommes dits qu’il fallait leur trouver une place. Cela a bousculé pas mal les choses car notre montage était déjà bien avancé. C’est donc un travail de construction qui s’est fait en deux temps. Les scènes au travail sont devenues comme des séquences plus « éclatées », presque comme des bribes de souvenirs, que la parole frontale de ma mère devant la caméra et la lecture de ses textes relient ensemble. 

Pourquoi avoir demandé à Carla Pallone de composer la musique originale et quelle place souhaitiez-vous lui donner dans le film ?

J’écris toujours mes projets de films guidés par une ou plusieurs musiques. Pour ce film, j’avais deux références : Einstein on the Beach de Philip Glass et Simple Man de Klaus Nomi. Ces choix sont très intuitifs, ils m’aident pour penser le rythme et le ton du film. Lorsque j’ai découvert plus en profondeur le travail de Carla, que je connaissais surtout pour le duo qu’elle formait avec Rebeka Warrior dans Mansfield. TYA, j’ai tout de suite su que je voulais travailler avec elle. Elle m’a fait découvrir Meredith Monk en concert, nous avons échangé sur le « hocket » et sur quelle place la musique, que j’imaginais un peu folle, pouvait avoir dans le film. Carla aime créer ses compositions à partir de la matière sonore du réel, s’inspirer de l’existant. Elle a une écoute fantastique et un don pour créer à partir de petites choses - ici, c’était le jargon administratif, les sigles et les claviers d’ordinateur !

Si tout le monde part résonne comme une alerte avec la démission de votre mère de la fonction publique.

En effet, le titre suggère cette idée : si tout le monde s’en va ? Et il suggère que cela pourrait très bien arriver vu les conditions de travail. J’espère que l’on comprend que ce n’est pas par manque d’envie, d’intérêt ou de motivation, mais pour un ensemble de raisons, intimes, éthiques et politiques, plus complexes, qui rendent la situation invivable. J’ai voulu que le film restitue cette complexité, comment ma mère se trouve prise dans des injonctions contradictoires : vouloir aider, mais n’avoir en son pouvoir que des solutions « officielles », qu’elle sait insuffisantes, souvent pas adaptées, voire absurdes et déconnectées des problèmes du terrain. Je pense que son expérience peut toucher de nombreuses personnes car elle pose au fond une question plus générale : quelle est la place la plus juste et comment se positionner face à un système que nous savons maltraitant ?

Propos recueillis par Olivier Pierre

Fiche technique

  • Scénario :
    Justine Harbonnier
  • Image :
    Justine Harbonnier
  • Montage  :
    Marie Beaune
  • Musique :
    Carla Pallone
  • Son :
    Justine Harbonnier
  • Production :
    Julie Paratian (Sister productions), Justine HARBONNIER (La Clandestine Films)
  • Contact :
    Justine Harbonnier (La Clandestine Films)