Le Chantier, The Construction Site

Claire Doyon

France, 2026, Couleur, 48’

Première Mondiale

De film en film, Claire Doyon poursuit une entreprise unique de documentation de la vie avec sa fille Pénélope, porteuse d’autisme. Pénélope, son mutisme et ses gestes, sa manière de se mouvoir, de communiquer avec sa mère, figurent bien à intervalles réguliers dans le film, mais Le Chantier inscrit cette attention dans le champ plus vaste de la construction d’un lieu de vie où Pénélope et d’autres jeunes adultes porteurs d’autisme, pourront vivre. S’entrelacent la conceptualisation du lieu rêvé, à partir des besoins spécifiques des futurs habitants, le suivi des travaux, avec son lot de renoncements et de retards, les histoires des ouvriers qui y travaillent (un ukrainien évoque les bombardements dans son pays). En creux se dessine la manière dont différents corps au travail permettront à d’autres de trouver où fonder une communauté, dont des manières divergentes d’habiter le monde peuvent se donner un lieu en partage. 

Nathan Letoré

Entretien

Claire Doyon

Le Chantier se penche sur la construction d’un lieu de vie pour votre fille Pénélope et d’autres jeunes adultes porteurs et porteuses d’autisme. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lieu et sa conception ?

Quand Pénélope est devenue adulte j’ai cherché une place dans un lieu de vie pour adulte pendant 4 ans. Toutes les tentatives ont échoué pour cause de manque de place ou parce que Pénélope n’était pas assez autonome. Finalement, elle a été acceptée dans un foyer d’accueil médicalisé pour adulte. C’était pendant le confinement. Tout le monde était encore masqué. On a eu le droit de l’accompagner jusque dans sa chambre et après on a dû ressortir, nous n’avons pas eu de droit de visite pendant un mois à cause des dispositions sanitaires. Quand je me suis trouvée dans l’ascenseur qui menait à sa chambre, j’ai failli m’effondrer. Tout rappelait l’hôpital : l’odeur, les couloirs vides, les cris entendus depuis les chambres, les aides soignantes débordées. Je me suis ressaisie car à l’époque je n’avais pas le choix. Le projet de lieu est né de ce sentiment limite que j’ai ressenti dans l’ascenseur, de la non acceptation que ces lieux sont souvent des mouroirs. Ça ne pouvait pas être sa nouvelle maison.  

Pénélope apparaît bien sûr à intervalles réguliers, mais plus en retrait que dans vos précédents films. Pourquoi ce choix ?

J’ai le sentiment que Pour Pénélope et moi, la caméra est notre jeu de société. Cet objet bizarre nous permet de nous extraire du quotidien pour entrer dans un autre plan, un plan qui n’est pas parasité par les injonctions de la société et qui ouvre vers un imaginaire possible. Pour ce film, je me suis dit, est ce que je ne fabule pas ? Qu’est-ce qu’elle en pense Pénélope de tout ça ? Le week-end je me promène avec elle au bois de Vincennes. Pendant plusieurs mois j’ai filmé le même plan large sans me soucier de Pénélope. Je me suis dit, et bien si elle veut entrer dans le champ, elle peut. Si elle ne veut pas, elle restera hors du cadre. Je me suis rendue compte à quel point Pénélope avait de l’humour, à quel point elle joue de la ruse avec le cadre en entrant et sortant avec un rythme dont elle a le secret. 

Pénélope est l’ancrage du film. Sans elle, le chantier ressemble à n’importe quel autre chantier avec ses compromis et ses retards. 

Vous attarder sur le chantier vous permet à l’inverse de déployer une galerie de personnages différents, avec leurs particularités et parfois aussi leurs conflits. Comment avez-vous envisagé le tournage avec ces autres personnages ?

Pendant la construction de ce lieu, la caméra m’a permis de tenir. Monter un lieu de vie est un travail trop difficile s’il n’est pas accompagné par le geste de filmer. Quand je filme que je me sens vivante. Je l’ai fait de manière très épisodique, sans penser à un film défini. Le matin je me disais, “allez, aujourd’hui je m’accorde 10 minutes pour filmer. Je sortais la caméra et je déambulais sur le chantier.  

Pouvez-vous nous parler du processus du montage ? Comment avez-vous envisagé la construction du récit, l’introduction avec des images d’archives de Pénélope, la sélection des images de la construction à garder… ?

La difficulté du montage a été la voix OFF. Il fallait situer les images pour qu’elles aient un sens. J’ai d’abord essayé d’écrire une voix OFF qui commentaient les images. Ça n’allait pas du tout. Petit à petit, on a compris avec Raphael Lefèvre, ce que voulait le film. Il fallait rester dans le présent de l’image. J’ai imaginé recréer une voix comme si je parlais en filmant. Le film s’est trouvé avec ce dispositif. C’était drôle de m’enregistrer pendant le montage. Je sortais dans la rue à côté de la boite de post-production, je collais un texte écrit sur le pare-brise des voitures garées dans la rue,  et j’enregistrais une voix OFF comme si j’étais en train de filmer à côté du chantier. Après je retournais en montage et on plaçait la voix sur les images comme si c’était du direct. C’était comme avec mon film précédent, Pénélope mon amour, rien ne marchait du premier coup. Ça s’est fait en tâtonnant et en trébuchant.

Propos recueillis par Nathan Letoré

Fiche technique

  • Scénario  :
    Claire Doyon
  • Image  :
    Claire Doyon
  • Montage  :
    Raphael Lefèvre
  • Musique  :
    Claire Doyon
  • Son :
    Fred Piet
  • Production  :
    Carole Chassaing (Tamara)
  • Contact  :
    Carole Chassaing (Tamara)