L’amour aurait suffi même à Nietzsche, L’amour aurait suffi même à Nietzsche

Pierre Creton

France, 2026, Noir et blanc, 25’

Première Mondiale

Un homme joue au tennis contre un mur, dont la fonction est de renvoyer la balle au joueur solitaire. Sauf qu’ici l’homme n’est pas vraiment seul face au mur. Son chien joue avec lui, s’amuse à lui contester l’objet rebondissant, tous deux visiblement heureux de subvertir ainsi le triste « va chercher » et ses rôles inéchangeables de maître lanceur et de chien rapporteur. L’homme, c’est Pierre Creton, le chien s’appelle Tobie, et l’on peut aussi voir cette ouverture comme une pensée adressée au tennisman Godard, qui s’est beaucoup plaint de manquer au cinéma de partenaires pour lui renvoyer la balle. (imaginer Godard âgé, jouant au tennis contre un mur avec le chien Roxy.)

Cette solitude à deux ouvre un film dont Pierre Creton affirme qu’il serait le portrait d’un livre - genre nouveau au cinéma. Le modèle a pour titre L’éternel retour, et son auteur, Michel Surya, revendiquait également à sa sortie en 2006 son caractère inédit : celui d’un « roman de pensée », stade ultime du genre qui aurait substitué à l’action un événement de pensée capable d’engager la totalité de l’existence. La pensée en question est celle, nietzschéenne, de l’« éternel retour », que son créateur considérait comme « la plus haute » : « Il dit, écrit Surya, qu’il faut aimer tout ce qui est au point d’en pouvoir aimer, un jour, le moment venu, le retour. » Faire le portrait filmique du livre, c’est pour Pierre Creton affirmer cette pensée comme la plus haute de son cinéma, et qu’elle engage la totalité de son existence – ce qui, dans son cas, revient au même. 

Le film se poursuit dans une maison, face à la mer et son ondulation muette derrière la baie vitrée. On entend des bribes d’une conversation au sujet du roman, puis Léo Ferré chanter La mémoire et la mer. Puis on quitte la vue de la mer pour voir et écouter une femme lire un passage du roman. « (…) C’est-à-dire que tout ne retourne, dit-il, qu’à la condition qu’on l’ait aimé assez. ». Sur le canapé, entre les prises qui font revenir la lecture du texte, les phrases à chaque fois mieux entendues, la pensée mieux comprise – si sublime, si scandaleuse –, le chien et le chat s’aiment au ralenti, comme dans un souvenir. Puis on reconnaît la voix de Françoise Lebrun qui reprend, off, la lecture du roman de Surya. Puis c’est la même voix, plus jeune, dans un film de Marguerite Duras. 

Pendant ce temps le soir tombe, la lumière décline, la mer vire au noir : promesse du sommeil, du rêve, avant-goûts de la mort et du revenir, de l’éternel revenir du fantôme. Sur l’écran noir qui descend devant l’image de la mer et la recouvre, c’est alors tout le cinéma de Pierre Creton qui revient se projeter ; avec lui tous les êtres aimés, humains ou non mais toujours raisons d’être des films : Jean Lambert, Marcel Pilate, Mathilde Girard, Françoise Lebrun, Toto, Tobie et Bataille, Juha et Albertine, les vivants et les morts qui déjà se réunissaient à la fin d’Un Prince, et tous les autres. Ce film bouleverse parce qu’il formule le secret de Pierre Creton : un désir fou que tout revienne. 

Cyril Neyrat

Entretien

Pierre Creton

Votre film emprunte son titre à un roman de Michel Surya, L’Éternel retour. Pouvez-vous en retracer l’origine, la genèse ? 

Avant L’Éternel retour, il y a eu la lecture de Georges Bataille, la mort à l’œuvre paru chez Séguier en 1987, un livre qui m’a fasciné, pour son écriture et son iconographie. Apprenant que l’auteur, Michel Surya, était un voisin, je les ai rencontrés, lui et sa femme Catherine Hélie. Nous sommes devenus amis. C’est à ce moment-là que j’ai lu L’Éternel retour, roman qu’il était venu écrire ici, à Vaucottes, un hameau de Vattetot-sur-mer où j’habite. J’ai eu envie de faire un film avec lui, un entretien, qui aurait pour titre L’amour aurait suffi même à Nietzsche, la dernière phrase de L’éternel retour. 

Avant cela, le film commence près d’un court de tennis, plus précisément face à un mur contre lequel vous vous filmez en train de jouer, non pas seul mais avec votre chien. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ces plans, et comment ont-ils trouvé place dans ce film ?

Dans la même période de cette rencontre avec Michel Surya je suis retourné, je ne saurais dire pourquoi, sur les cours de tennis de Fécamp sur lesquels, enfant, forcé par mes parents, j’avais joué. C’était un souvenir pénible. L’endroit, très beau, presque sauvage, n’avait pas changé, et cela m’a complètement captivé. Je me suis mis à rejouer, seul, face au mur, comme pour dépasser quelque chose d’éprouvant de l’enfance. Mais cette fois, pour transgresser les règles, avec mon chien Tobie. Je crois qu’il y avait une idée de retour, celle de la balle et celle du lieu immuable. Cette séquence, au début du film, annonce la forme du monologue, qui est celle du roman.

Après le mur, la mer, le mouvement de la houle filmé depuis l’intérieur d’une maison, sur lequel vous faites entendre un passage de la chanson de Léo Ferré, La mémoire et la mer. Pouvez-vous commenter l’agencement de ce lieu, de cette vue, et de cette chanson ? 

La mer que l’on voit, de la fenêtre d’une maison à Vaucottes, c’est autant celle du film que du livre. Celle qu’a vue Surya en venant écrire ici L’éternel retour. Celle que voient Boèce, Dagerman et Nina, les personnages du roman. Par ailleurs, lors du montage, je me suis souvenu que La mémoire et la mer, la chanson de Léo Ferré, avait beaucoup marqué Michel. Il m’avait dit l’avoir découverte à l’âge de quinze ans. Amour et anarchie pour toujours. Chanson que nous partageons.

Le cœur du film est constitué d’une séance de lecture, par Mathilde Girard, d’un bref passage du livre de Michel Surya, qui est une interprétation du concept nietzschéen d’éternel retour comme idée tragique de l’amour. Pourquoi avoir retenu ce passage, qu’est-ce qui vous a retenu dans la pensée qui y est exprimée ? Et pourquoi avoir demandé à Mathilde Girard, fidèle amie et collaboratrice, de faire la lecture ?

Michel Surya n’était pas du tout favorable à ce que je fasse un film « sur lui », un entretien. J’ai insisté et il a accepté, à la condition que ce soit Mathilde Girard qui le mène. J’ai rencontré Mathilde en la filmant, nous sommes devenus immédiatement complices et amis. C’est elle, ayant beaucoup travaillé pour cet entretien, qui a choisi ce passage : “L’amour n’est pas fait pour consoler, sans doute - il est fait pour sauver. Mais, on le sait bien, on n’est jamais sauvé qu’une fois. Et on ne l’est qu’aussi longtemps que cette fois dure”… Passage au cœur du roman.

Une autre fidèle amie, présente dans nombre de vos films, prend le relais de la lecture, cette fois off : Françoise Lebrun, dont on retrouve ensuite la voix si reconnaissable, mais plus jeune, dans un extrait sonore de La Femme du Gange de Marguerite Duras. Que cherchez-vous à faire passer, voyager ainsi d’un film à l’autre, d’un temps à l’autre, de la vue de la mer au noir sur lequel s’achève le film ? 

La Femme du Gange est sans doute mon film préféré de Marguerite Duras ; de plus, j’y voyais des liens avec le roman de Michel Surya, entre S. Thala et V. sur mer. J’ai pensé à faire revenir la voix de Françoise Lebrun lisant les trois dernières pages de L’Éternel retour. Puis sa voix (off) cinquante ans plus tôt dans La Femme du Gange : “De n’importe quel passé, de n’importe quel amour, je me souviens”. Et puis, il y avait cette histoire de chien mort, mon chien Tobie étant lui-même mort entre-temps (La mer l’a emporté). Le noir de la fin du film sur lequel la voix de Françoise revient est en fait un écran de projection pour le cinéma, qui descend devant la fenêtre où l’on voit la mer.   

Le chien Tobie et le chat Bataille sont eux aussi des présences récurrentes de vos films – comme les animaux qui partagent ou croisent votre vie. Ils apparaissent ensemble, visiblement très amis, dans des plans que vous intercalez entre ceux de Mathilde Girard lisant Michel Surya et dont vous ralentissez le mouvement. Pouvez-vous commenter ? 

Quand mon chien Tobie (que j’ai pensé un moment appeler Nietzsche au générique) est mort, mon chat Bataille a disparu. Il est revenu trois ans plus tard. Là encore, une histoire de retour. Quand j’ai voulu reprendre avec Mathilde le film sur Michel que nous avions commencé dix ans plus tôt, j’ai retrouvé ces images, un peu surpris, dans le dossier pour ce projet. Je ne sais pas pourquoi le mouvement est ralenti, ça s’est fait à la prise de vue, sûrement devais-je essayer des choses à l’image, je ne sais plus.  

Une dizaine d’années séparent les prises de vues de la finalisation du montage. Pouvez-vous expliquer cet intervalle, cette longue maturation d’un film qui, par ses thèmes (l’amour, la mort, le retour par-delà la mort), semble toucher un point névralgique de votre vie de cinéaste ? Cela tient-il à une difficulté particulière à ce film ? 

Quand nous avons regardé les rushes de l’entretien que je venais de tourner avec Michel et Mathilde, Michel a été horrifié, trouvant détestable, je crois, l’idée du “portrait de l’auteur”. Il m’a demandé que cela en reste là… Il m’aura fallu dix ans pour trouver une forme à ce film, qui est devenu un hommage à L’Éternel retour, une sorte de portrait du roman. Le temps que reviennent Boèce, Dagerman et Nina, les protagonistes de L’Éternel retour dans Le monde des amants, qui fait suite (deux romans en un seul*). Ce film que Michel a aimé pour son silence a permis que l’on se retrouve.

Est-ce un film sur l’amour ? Sur le cinéma ? Sur ce qui les relie ?

L’amour aurait suffi même à Nietzsche est un film pour que tout revienne.

*L’Éternel retour / Le Monde des amants (2006-2022) a été publié aux Éditions de l’extrême contemporain. 

Propos recueillis par Cyril Neyrat

Fiche technique

  • Scénario :
    Pierre Creton
  • Image :
    Pierre Creton
  • Montage :
    Pierre Creton
  • Son :
    Pierre Creton
  • Avec :
    Mathilde Girard, Françoise Lebrun
  • Production :
    Pierre Creton (MAISON LAMBERT)
  • Contact :
    Pierre Creton (MAISON LAMBERT)

Filmographie

Pierre Creton

Paysage imposé, 2006, 51'

L’arc d’Iris, souvenir d’un jardin, 2006, 30'

Les vrilles de la vignes, 2007, 10'

Mètis, 2007, 32'

L’heure du Berger, 2008, 39'

Maniquerville, 2009, 84'

Papa, Maman, Perret et moi, un appartement pour témoin, 2009, 30'

Le paysage pour témoin, rencontre avec Georges-Arthur Goldschmidt, 2009, 43'

Aline Cézanne, 2010, 20'

Deng guo Yuan, in the garden, 2010, 24'

N’avons-nous pas toujours été bienveillants ? (recueil), 2010, 117'

Le grand cortège, 2011, 59'

Coté jardin, 2011, 4'

Le Marché, petit commerce documentaire, 2012, 31'

Sur la voie, 2013, 85'

Petit traité de la marche en plaine, 2014, 26'

Simon at the crack of dawn, 2016, 9'

Sur la voie critique, 2017, 150'

Va, Toto !, 2017, 92'

Introduction, 2018, 2'

Le bel été, 2019, 80'

Un dieu a la peau douce, 2019, 6'

L’avenir le dira, 2020, 26'

La cabane de dieu, 2020, 18'

House of love, 2021, 21'

Le Horla, 2022, 30'

Un prince, 2023, 80'

Sept promenades avec Mark Brown, 2024, 110'

Au bord du naufrage, 2024, 10'

Ex-voto expliqués aux enfants, 2024, 10'