Dentro de lo azul, Dentro de lo azul

Racornelia

Mexique, Canada, 2026, Couleur, 9’

Première Mondiale

Dans MACDO (FID 2025), Racornelia déshabillait les rapports de domination et d’oppression au sein de la cellule familiale à travers la mise en scène d’un dîner de Noël des années 90 au Mexique. Vers la fin du film, l’écran bleu de la caméra DV marquait un seuil entre le salon, espace du drame familial, et la chambre, lieu de l’affrontement conjugal. Comme son prolongement, Dentro de lo Azul (Dans le bleu), débute dans une pièce nimbée d’une lumière azur palpitante, comme passée à travers une eau en mouvement, et nous plonge dans l’intimité d’un couple lesbien qu’une violente dispute inaugurale sépare. L’éconduite vêtue d’un kimono rouge apparaît effondrée, floue, derrière une vitre en verre strié. Pour faire le portrait de cette séparation « à travers le prisme de la nostalgie saphique », Racornelia choisit de troubler l’image et le son. Les paroles désynchronisées des deux femmes reviennent en écho, des sons étouffés se répètent en boucle, les images se dédoublent au moyen de surimpressions, se divisent. Le ressassement des éléments visuels et sonores traduit celui de cette vie d’avant et l’enfermement que suscite sa remémoration infinie. Souvenirs, mensonges et illusions cohabitent dans ce brouillard mélancolique et insaisissable qui se loge entre les couches d’images numériques, évoquant à la fois le caractère éphémère de cette conjugalité et sa trace dans l’espace et le temps. Au sein de cette opacité visuelle, seules les couleurs sont nettes. Rouge, jaune, vert, et bleu. Dans son ouvrage Bleuets, Maggie Nelson écrit « Ça ne m’intéresse pas, la nostalgie d’un monde que j’habite déjà. Je ne veux pas non plus devenir nostalgique d’un objet bleu, ni, Dieu m’en préserve, de « ce qui est bleu ». Je désire surtout que tu cesses de me manquer. ». Une projection souhaitable à toutes les amoureuses tristes que Dentro de lo azul offre peut-être en creux. 

Louise Martin Papasian

Entretien

Racornelia

Dentro de lo azul évoque une histoire d’amour qui semble recomposée à travers le souvenir ou les rêves d’un couple. Quel était le projet de ce film ?

L’une des premières choses qui m’a séduite dans ce scénario, c’est qu’il offrait un portrait d’une grande pureté de la manière dont nous fantasmons l’amour romantique lorsque nous commençons tout juste à en faire l’expérience. Ce film a été écrit plusieurs mois avant le tournage par la merveilleuse et talentueuse Kim Pamintuan, qui n’avait alors que 16 ou 17 ans. Dentro de lo azul constitue le deuxième volet d’un triptyque sur le désir saphique que je tisse depuis le tournage des images en 2018. Au cœur de ce travail se trouve mon obsession pour les interactions amoureuses transdimensionnelles. « Es-tu ici avec moi ? Parfois, lorsque je n’y prête pas attention, j’ai l’impression que tu es là, suffisamment proche pour que tu puisses me toucher et que je puisse entendre les petits bruits que tu fais », dit l’une des amantes dans Pond Illusion (première partie de ce triptyque). « puis je réalise que ce n’est pas avec toi que j’ai passé tout ce temps, mais avec ton absence ».

Est-ce pour cette raison que vous utilisez des surimpressions ou le split screen ?

Oui, le traitement de l’image et du son dans Dentro de lo azul est mon interprétation des sensations et des dynamiques propres à la romance transdimensionnelle, où les images et les sons glissent, se métamorphosent ou s’effacent au fil du souvenir, du fantasme ou de la tentative de communiquer avec l’être aimé à travers les rêves ou la télépathie. Le caractère apparemment éphémère de nos images intérieures est parfois difficile à saisir, pourtant cette relation avec elles s’accompagne toujours du cadeau, ou du châtiment, de se sentir plus proche de l’autre après une séparation.

Il y a une certaine violence dans les rapports de ce couple alliée à la douceur et la sensualité qui se retrouve à l’image. Comment avez-vous travaillé avec votre directrice de la photographie, Negin Khazaee ?

La tendresse et la sensualité n’enrobent-elles pas de douceur nos impulsions les plus masochistes, celles qui nous poussent à persister dans un amour non partagé ?

Quant à mon travail avec Negin, ce projet a marqué la naissance de notre relation créative. Lorsque nous nous sommes rencontrées, nous nous sommes immédiatement offert un sentiment d’appartenance ainsi qu’un espace où explorer les processus de fabrication des images qui nous fascinaient, sans avoir besoin de nous expliquer outre mesure. Nous avons simplement fondé notre relation sur une confiance instinctive dans le goût, les intuitions et le savoir-faire de l’autre. Nous sommes à la fois pragmatiques et rêveuses de manière très similaire donc la notre communication, lorsque nous créons des images ensemble, se fait avec une grande fluidité.

Les dialogues en voix off se présentent comme des boucles hypnotiques qui ont une valeur narrative mais aussi musicale.

L’utilisation des superpositions, que j’appelle des membranes, sur l’image ainsi que les boucles de la bande sonore se sont imposées à moi comme des téléchargements plutôt que comme des décisions pleinement conscientes.

En 2021, je commençais le montage de la première version de MACDO, mais je me suis retrouvée bloquée et j’ai décidé de faire une pause afin de retrouver de la clarté. Après quelques jours d’introspection, j’ai compris que je n’arrivais pas à avancer sur ce « nouveau » matériau (MACDO) parce que je n’en avais pas terminé avec les images de Dentro de lo azul.

Forte de cette révélation, et de la cohérence nouvelle qu’elle apportait à mon processus, je me suis assise pour préparer le terrain à ce portrait du désir saphique. Cette cohérence est essentielle dans ma manière de travailler, car la paix que procure le fait de se sentir alignée me permet d’entrer dans un état de flux où le mental analytique se tait, laissant mes mains sur le clavier me montrer le chemin (c’’est très proche de ce qui se produit lorsque nous dansons librement, quand l’esprit abandonne le contrôle et devient le témoin de l’expression de son propre véhicule, le corps). 

En termes de montage, cela signifie déplacer intuitivement les éléments sur la timeline, puis, à un moment donné, en sortir, lancer la lecture et découvrir ce que le film était destiné à devenir.

Dentro de lo azul est une célébration de l’amour saphique et aussi une prise de de position politique.

L’amour saphique ouvre les portes d’un paysage émotionnel auquel l’imaginaire collectif a rarement eu accès, tant il a été occulté par la censure et les euphémismes. Au fil de l’histoire, combien de gestes manifestement saphiques, qu’il s’agisse d’œuvres d’art ou de relations, ont été racontés comme des portraits d’une « amitié intense entre femmes » ?

Alors oui, inévitablement, un film comme le nôtre constitue une prise de position politique (le cinéma est, par essence, un acte politique), pourtant, dans un monde idéal, il ne s’agirait que de l’histoire de deux personnes qui s’aiment et peinent à trouver un terrain d’entente entre leurs besoins et leurs désirs.

Pourquoi avoir choisi la chanson de Rebe « Ven a buscarme temprano » pour le générique de fin ?

Pour moi, c’est la chanson la plus romantique au monde, j’aime beaucoup les atmosphères et les images qu’elle déploie aussi bien dans sa mélodie que dans ses paroles. À chaque nouvelle écoute, je suis émerveillée par la précision avec laquelle elle orchestre une échappée onirique auprès de la personne qui vous fait fondre ;  une tension romantique à la fois tangible, intime et onirique qui, plus que tout, résonne de manière troublante avec les paysages sonores et les thèmes tissés dans Dentro de lo azul. Depuis la sortie de cette chanson sur l’EP Solo pasiones… de Rebe, je fantasmais de pouvoir l’utiliser dans l’un des films de ce triptyque et je suis immensément heureuse de conclure ce film sous le charme éthéré des rêveries de Rebe.

Propos recueillis par Olivier Pierre

Fiche technique

  • Scénario :
    Kim Pamintuan
  • Image :
    Negin Khazaee
  • Montage :
    Racornelia
  • Musique :
    Rebe
  • Son :
    Racornelia, Andrea Guzman Gonzalez
  • Avec :
    Cassandra Phillips-Grande, Raylene Harewood
  • Production :
    Racornelia (Enantiodromia)
  • Contact :
    Cosima Coletti (Enantiodromia)