Boyuna, Boyuna

Guillermo Quintero

France, 2026, Couleur, 29’

Première Mondiale

Un homme est assis dans une cabine plongée dans une lumière d’azur. Face à lui, deux scientifiques enregistrent ses données et programment son évasion. Sonore, précisent-ils. Alors que les échos palpitants d’une nature vivace envahissent l’espace, le voici transporté sur une barque au milieu d’un fleuve, en pleine forêt tropicale humide. Nous sommes en 2135 et la société Boyuna propose aux survivants de réaliser leurs rêves en s’évadant dans des écosystèmes, dont la plupart ont disparu de la planète, avec la faune et la flore de leur choix. Ce scénario de science-fiction a été pensé par un groupe de détenus de la prison des Baumettes à Marseille en collaboration avec le réalisateur Guillermo Quintero. Ensemble, ils transforment le Studio Image et Mouvement du centre de détention en décors au look rétro-futuriste et offrent les conditions d’étonnants voyages dans le temps et dans la nature à partir des fantômes numériques de celle-ci. Forêt primaire, désert de sable fin, mer calme abritant des poissons dorés… les murs deviennent des surfaces de projection, des vestiges de ces mondes devenus imaginaires, sur lesquels se découpent les silhouettes des cobayes en ombres chinoises. Sans jamais référer à l’enfermement carcéral, Boyuna emprunte aux codes du film d’évasion et d’anticipation, avec l’inventivité illimitée et la technique comme seules armes pour répondre à la contrainte du huis-clos et enchanter l’espace désillusionné de la prison. Loin du suspens souvent accolé au genre, quiétude et mélancolie se dégagent des performances des acteurs et des récits de leurs rêves, qui trahissent des préoccupations environnementales bien contemporaines et le désir d’un contact avec la vie animale. Celle-ci s’invite discrètement dans l’espace du studio qui devient pour un temps lieu d’expression d’une absolue liberté. 

Louise Martin Papasian

Entretien

Guillermo Quintero

Boyuna a été tourné dans la prison des Baumettes avec un groupe de détenus stagiaires de la Cinéfabrique. Pourriez-vous revenir sur la genèse et le contexte de sa fabrication ?

Le projet est né dans le cadre de la bourse du Centre national des arts plastiques, «Walden, vidéaste au travail ! », qui invite deux fois par an une cinéaste ou un cinéaste à mener une résidence de création avec un groupe de personnes détenues au sein de la Structure d’accompagnement à la sortie (SAS) du centre pénitentiaire des Baumettes.

Cette résidence, qui se déroule sur vingt jours, est portée par l’association Lieux Fictifs, qui mène depuis plus de trente ans un travail de création et de transmission cinématographiques avec des personnes privées de liberté. Elle se déroule au Studio Image et Mouvement, un lieu unique de formation, de création et de diffusion cinématographiques implanté au sein de la SAS des Baumettes, où les personnes détenues en fin de peine peuvent développer des projets artistiques autour du cinéma, voir des films, rencontrer des professionnels et se former.

Dans mon cas, la résidence s’est articulée avec la formation audiovisuelle dispensée par l’école La CinéFabrique à un groupe de neuf détenus. Cette formation comprend différents modules pédagogiques consacrés à l’écriture de scénario, à la réalisation, à la direction d’acteurs, entre autres.

Le film a été co-écrit avec le groupe. Avec quelles idées êtes-vous arrivé puis comment s’est déroulé ce travail collectif ?

Lorsque j’ai commencé à imaginer une première proposition d’écriture, j’ai rapidement pensé au roman Plan d’évasion de l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares. Dans ce récit fantastique, situé vers 1913, le directeur d’une prison installée sur une île au large de Cayenne mène des expériences physiologiques et psychologiques sur un groupe de détenus. Son ambition est de leur faire éprouver une sensation de liberté tout en les maintenant enfermés dans leurs cellules.

À partir de cette prémisse, j’ai imaginé une sorte de prolongement fictionnel. Dans une temporalité alternative où cette expérience aurait réellement existé, on pourrait concevoir une évolution continue des technologies d’évasion mentale au sein des institutions carcérales, jusqu’à aujourd’hui et même au-delà. J’ai alors imaginé qu’en 2135, aux Baumettes, un groupe de scientifiques aurait développé un dispositif très évolué dans lequel l’évasion se produirait par l’altération de la perception sonore. Leurs travaux révéleraient que certains paysages sonores pourraient ouvrir un accès direct à un espace intérieur de liberté. Parmi ces sons, les plus puissants proviendraient d’environnements disparus dans ce futur imaginé.

C’est à partir de cette idée que nous avons commencé le processus d’écriture collective. À travers des exercices et des jeux d’écriture, nous avons progressivement imaginé l’arc narratif, les dialogues, les voix et les espaces du film. À la fin de notre écriture collective, notre histoire se situe toujours en 2135, dans un monde post-apocalyptique où la plupart des écosystèmes et des animaux ont disparu, mais nous ne sommes plus aux Baumettes. Nous sommes dans une sorte de société ou d’institution appelée Boyuna, qui proposerait aux survivants une évasion vers un monde naturel disparu, peuplé de rêves.

Des références en particulier vous ont-elles guidé dans l’écriture et la réalisation ?

J’ai particulièrement pensé à trois films qui ont été très présents dans mon esprit tout au long de la résidence. Le premier est La Jetée de Chris Marker, pour son récit post-nucléaire, ses jeux entre le temps et la mémoire, la présence des scientifiques et les voyages dans le passé. Je pensais souvent à sa phrase d’ouverture : « Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. »

Par extension, je pensais également à L’Armée des douze singes de Terry Gilliam. Enfin, j’avais aussi très présent à l’esprit Total Recall de Paul Verhoeven par sa dimension à la fois anticipatrice et onirique. J’aimais bien imaginer que notre Boyuna pouvait être une filiale de Rekall, la société qui implante des souvenirs à ses clients dans l’histoire de ce film culte.

Le film entremêle aux rêves des détenus des préoccupations écologiques. Votre passé de biologiste a-t-il influencé l’écriture du film dans cette direction ?

Oui, complètement. Depuis le début de mes études en biologie, je me suis intéressé à l’évolution des êtres vivants, à leurs apparitions et à leurs disparitions dans la grande cartographie des formes possibles du vivant. D’ailleurs, mon travail de cinéaste s’est toujours nourri d’une quête liée à cette fascination et chacune des histoires de mes films est traversée par une forme de nostalgie née de la prise de conscience que nous sommes en train de rompre une partie des équilibres qui régissaient nos écosystèmes depuis des millénaires.

L’écriture collective de Boyuna s’est également nourrie de ces préoccupations. Les stagiaires ont commencé à réfléchir à leurs propres sentiments de manque, de peur, d’appréhension ou d’excitation vis-à-vis du monde du vivant, un monde largement absent du contexte carcéral. 

Le dispositif visuel est très inventif. Comment l’avez-vous élaboré ? Quelles étaient les contraintes techniques ?

Notre récit exigeait la création de quatre décors articulés autour de cet univers rétro-futuriste : la cabine d’évasion avec le cobaye et les scientifiques, la salle d’attente, la cabine des témoignages et des confidences, et enfin le monde des rêves.

Pour imaginer chacun de ces espaces, nous avons mené des discussions avec les stagiaires et les membres de l’équipe, notamment Joseph Césarini, régisseur du studio et soutien technique essentiel tout au long de la résidence. Lors de la mise en œuvre de ces décors, j’étais souvent étonné par les possibilités des moyens techniques du studio : le travail de la lumière, les travellings ou encore certains dispositifs de mise en scène relativement ambitieux.

Pour la cabine d’évasion, par exemple, nous avons composé un tableau à deux profondeurs : au premier plan, les scientifiques entourés de leurs écrans rétro ; au fond, le cobaye enveloppé d’une magnifique lumière bleue. Pour incarner les rêves, nous avons rapidement imaginé un dispositif de rétro-projection à partir d’images issues de mes archives personnelles, tournées pour la plupart dans le nord de l’Amazonie colombienne. Projetées sur un drap blanc, elles devenaient le décor d’un théâtre d’ombres dans lequel les participants pouvaient évoluer librement. 

Plusieurs régimes de parole se croisent : il y a les conversations fictionnelles, mais aussi les témoignages documentaires, et des lectures de fragments ou de poèmes. D’où proviennent ces textes et pourquoi mêler ces différents régimes de parole ?

Dès le début de la résidence, je leur ai proposé de réaliser des exercices d’écriture autour de leurs rêves de voyage ou d’exploration. Peu à peu, chacun a constitué un petit corpus de textes naviguant entre trois registres : les rêves nocturnes, les rêves de liberté et les fantasmes les plus improbables.

Cette matière leur a permis, d’une part, d’imaginer des scènes pour notre dispositif d’évasion en ombres chinoises. Ainsi, par exemple, Batsé, qui adore l’or et rêvait d’aller pêcher avec ses amis, a imaginé capturer une dorade en or. Killian, qui fantasmait d’être l’homme le plus riche du monde, s’imaginait recevoir ses amis dans une immense villa construite au bord de sa forêt privée appelée autrefois « L’Amazonie ». Mohamed, quant à lui, rêvait de retrouver les chiens et les perroquets qui l’attendaient chez lui à sa sortie de prison…

D’autre part, ces textes ont servi de point de départ à l’écriture des voix, des poèmes et des déclarations filmées dans la cabine des entretiens. Écrits par les participants eux-mêmes, parfois retravaillés collectivement, ils mêlent naturellement plusieurs régimes de parole. Au montage, cette matière est devenue une couche narrative essentielle et garder ce registre hybride entre fiction et documentaire était une évidence.

En référence au mythe tikuna sur lequel ouvre le film, la présence des animaux se fait de plus importante, d’abord dans les décors où voyagent les personnages puis dans leur environnement direct, dans une quasi symbiose avec les humains. Pourriez-vous développer cet aspect du film ? À quel moment le mythe du Boyuna est-il intervenu ?

La présence animale a été au cœur de toutes les réflexions d’écriture. Mon intention était d’explorer une vision du monde proche de certaines cosmologies animistes, dans lesquelles l’animal occupe une place fondamentale. Nous avons parlé d’animaux totems, de ce que nous ressentirions au milieu de l’Amazonie entourés d’espèces inconnues, ou encore de la possibilité d’habiter temporairement le corps d’un animal.

Ces discussions nous ont progressivement conduits à intégrer les animaux dans les récits. D’abord présents dans les séquences de rêve, ils finissent par s’imposer dans l’espace du film jusqu’à former une relation, comme vous dites, presque symbiotique avec les personnages.

Une fois établie l’importance de cette dimension animale dans les images, les dialogues et les récits, j’ai commencé à chercher un titre capable de synthétiser les différentes strates du film. Le mythe du Boyuna s’est alors imposé comme une évidence. Il permettait à la fois de nommer la société fictive qui propose ce service d’évasion, d’incarner le passage entre le monde réel, le monde imaginaire et le monde des rêves qui structure tout le récit et, enfin, de renforcer une dimension cosmologique animiste qui m’intéresse particulièrement.

Propos recueillis par Louise Martin-Papasian

Fiche technique

  • Scénario :
    Fares, Farez, Fethi, Karim, Killian, Mohamed G, Mohamed M, Yannis, Guillermo Quintero
  • Image :
    Guillermo Quintero, Joseph Césarini
  • Montage :
    Guillermo Quintero
  • Musique :
    Mara Winter, Loup Uberto
  • Son :
    Joseph Césarini, Gil Savoy
  • Avec :
    Fares, Farez, Fethi, Karim, Kevin, Killian, Mohamed G, Mohamed M, Yannis
  • Production :
    Caroline Caccavale (Lieux Fictifs)
  • Contact :
    Marie-Christine André (Lieux Fictifs)