Nous savons peu de choses du protagoniste : son nom, le fait qu’il vient de la pampa et qu’il se rend à Córdoba pour retrouver son père, qu’il n’a pas vu depuis longtemps. Qu’est-ce qui vous a attiré dans un personnage comme celui-ci, presque une tabula rasa, sans véritable passé ni, peut-être, avenir ?
J’ai été témoin de la scène à l’origine du film. Il y a quelques années, un homme s’est évanoui dans la rue. Il était debout sous un arbre et s’est effondré d’un seul coup. Il devait avoir une cinquantaine d’années, portait une veste grise usée et un sac à dos. À la distance où je me trouvais, même si je le voyais de face en marchant vers lui, rien ne laissait présager sa chute. On aurait dit qu’il se reposait ou qu’il attendait quelqu’un. Seul le tremblement de la lumière du soleil filtrée à travers les branches semblait s’acharner sur son corps.
Lorsqu’il a repris connaissance, il nous a raconté, aux deux ou trois personnes qui s’étaient approchées, qu’il devait rejoindre un village de la province de Córdoba pour voir son père, qu’il n’avait pas revu depuis trente ans. Il n’a pas dit grand-chose d’autre : qu’un camion l’avait amené depuis La Pampa, qu’il n’avait mangé qu’un morceau de pain de toute la journée. Il ne semblait rien attendre de précis, ni agir selon une quelconque stratégie. Il parlait simplement, avec une profonde vérité. Il nous rendait participants de quelque chose d’intime. C’est dans cette combinaison de présence bouleversante et d’énigme que se trouve l’origine de l’écriture de Ramón Vázquez.
Pouvez-vous dire quelques mots de la relation particulière qui se noue entre le protagoniste et les personnages qu’il rencontre en chemin ?
Ramón est un laissé-pour-compte, un travailleur sans travail depuis des mois, qui part à la recherche de son père comme il peut. En chemin, il croise une série de personnages eux aussi brisés d’une certaine manière, qui l’aident avec les moyens très limités dont ils disposent. Chacun possède sa propre histoire, et Ramón a cette qualité particulière — avec Marcelo Subiotto, nous la concevions presque comme une forme de sainteté — qui pousse les autres à parler, à raconter ce qu’ils traversent.
Par sa manière d’être au monde, Ramón Vázquez relie peu à peu une communauté de vaincus, de personnes tombées hors du cadre.
La terminal (FID 34, 2023) se déroulait déjà dans une gare routière, et ici ce lieu de passage redevient déterminant. Qu’est-ce qui vous attire dans ces espaces ?
On pourrait penser qu’il existe un fil secret entre les films. Dans ce cas, Ramón serait l’un des nombreux personnages anonymes qui traversent La terminal. Comme si, après avoir observé tous les êtres qui passaient par cet espace, nous nous étions dit : « Très bien, maintenant suivons l’un d’entre eux. »
Quant à l’espace lui-même, ce sont ces lieux de transit, d’attente, où tout est soumis à l’éphémère, qui m’intéressent. J’aime les regarder et me demander quelles traces des expériences humaines y demeurent. Ce qui m’attire, c’est l’effort consistant à regarder là où, en apparence, il n’y a rien à voir.
Pourquoi avoir choisi, cette fois-ci, le noir et blanc ?
Nous avons tourné le film pendant une année entière, en suivant chronologiquement le voyage du personnage. Nous filmions un épisode, puis quelques semaines plus tard le suivant. Nous savions que le choix des décors serait essentiel, et nous consacrions le temps entre les journées de tournage à leur recherche, car nous travaillions avec une équipe minuscule, jamais plus de quatre personnes, en essayant de faire naître l’image de l’alchimie entre le dispositif fictionnel et les lieux réels.
La seule chose que nous n’avons pas tournée dans l’ordre chronologique, ce sont les visions de Ramón, ce qui se produit pendant ses évanouissements. Nous les avons filmées en premier, car nous savions que nous y trouverions certaines clés. Une fois ces images découvertes, Diego Poleri, le directeur de la photographie, et moi n’avons eu aucun doute : le noir et blanc était plus efficace pour ce que nous recherchions, une tension discrète avec le naturalisme, un certain degré d’abstraction.
Par ailleurs, le noir et blanc nous permettait de résoudre une difficulté pratique : maintenir une unité de température visuelle alors que le tournage s’étalait sur un an, tandis que l’histoire se déroule en seulement quelques jours.
Le premier plan du film montre le soleil regardé de face à travers les branches d’un arbre. Et, en effet, comme toujours dans votre travail, la lumière y joue un rôle fondamental. Diriez-vous que la lumière possède ici une fonction symbolique, ou d’une autre nature ?
Pour moi, la lumière — et l’ombre — constitue une matière essentielle du cinéma. Je vais vous raconter quelque chose de personnel : le mouvement de la lumière dans la maison de mon enfance a été l’une des expériences les plus puissantes de ma jeunesse.
La lumière, filtrée par les rideaux légers ou les fentes des volets, traversait les pièces et atteignait, au fil de la journée, l’ancien bureau de mon père, les vitres des bibliothèques héritées de ma famille, l’horloge à pendule, les tableaux accrochés aux murs. J’aimais la voir trembler sur le parquet usé ou se blottir contre les plinthes.
Parfois, la lumière rencontrait un visage — celui de mon père ou de ma mère — et révélait un geste, une expression, un mouvement sauvé pour toujours avant qu’elle ne se retire. Je crois que cette fascination pour ce que la lumière fait au monde contient quelque chose de la raison pour laquelle je fais des films.
Au fil de ses rencontres, Ramón Vázquez devient l’auditeur des histoires des autres personnages. Quelle place occupent ces récits ordinaires et ces réflexions dans le film ?
Oui, c’était précisément le cœur de notre intérêt. Ramón traverse le monde, porté par son désir et sa conviction, en recueillant des fragments lumineux au sein d’une communauté de vaincus.
C’est là que réside, à mes yeux, la sainteté de son passage : permettre, par exemple, qu’un musicien arrive pour que Javier, l’un des personnages, puisse danser et atteindre sa propre catharsis ; ou que Juli, la jeune fille muette qu’il rencontre dans la gare routière, lui parle de son père.
Dans l’étreinte que Juli donne à Ramón avant de partir, dans cette manière qu’ils ont de se reconnaître mutuellement dans leur fragilité, se trouve une grande partie de ce que ces rencontres représentaient pour nous.
Propos recueillis par Manuel Asín