The prehensible (The Text Is Thunder) élabore, à partir de divers matériaux enregistrés entre 2023 et 2026, une réflexion sur la notion de commencement, d’origine. Quelle en a été la genèse ? D’où vient ce titre ?
C’est difficile d’enchérir sur le propos du film qui dit quelque chose de finalement très simple : le début n’apparaît qu’à postériori. La genèse n’est pas le commencement, c’est l’histoire qu’on en raconte. Du commencement, on peut donc dire cela de juste : j’y étais sans y être. Le sous-titre cite la phrase de Walter Benjamin : « Dans les domaines qui nous importent, le savoir n’arrive que par éclair, le texte est le tonnerre qui gronde longtemps après ». Le film est apparu de pair avec un texte intitulé Le Préhensile, c’est-à-dire, ce qui a la capacité d’(ap)préhension, ce qui peut s’étendre vers l’extérieur et se recourber, pour saisir. Un pouce humain, une queue de singe, la conscience réflexive, l’idée de dieu. A l’inverse, Le préhensible est ce qui peut être attrapé : la anse pour le pouce, la branche pour la queue, et pour la conscience, les parties empoignables du mystère : le visible et le dicible.
Walter Benjamin, puis Jacques Derrida, Avital Ronell… quel rapport entretenez-vous avec ces philosophes ? En quoi leur pensée a-t-elle influencé votre film ?
J’ai entrepris cette recherche pour ne pas la subir. J’explorais un symptôme. Une impossibilité à formaliser, une tendance nihilisante de ma pensée, un très grand à-quoi-bon de désespoir historique. En découvrant ce qui peut s’appeler la théologie négative, j’ai trouvé une constellation aussi clandestine que répandue. C’est une attitude et non une école, qui a été le sujet de mon mémoire à NYU. Cette attitude se trouve aussi être le propre du judaïsme, que le christianisme vient positiviser. Fini le nom indicible et l’interdit de l’image : une chair, un fils, une révélation. Le monothéisme contient, de fait, ces deux modalités parce qu’avec cette idée du « 1 », il se pose une colle dont les Grecs ont fait l’algèbre. Mais cela dépasse la tradition dite occidentale. Des soirs, je me suis retrouvée à lire des philosophes iraniens du 11ème siècle et à découvrir les mêmes mots, la même protestation que celle qui m’animait. C’était grisant d’être partie d’un sentiment si nébuleux et d’en tirer de telles intimités transhistoriques. D’autant que cette expérience est elle-même historicisée. La théologie négative se réactive d’époque en époque et plus récemment, au milieu du 20ème siècle chez les penseurs Juifs qui doivent survivre intellectuellement à l’envergure de la brutalité, son échelle absolue. Un vers de Paul Celan dit : Où ça menait, si vers nulle part?, question qui peut faire office d’épitaphe du judaïsme depuis le début du nettoyage ethnique du peuple palestinien… Le poème se termine : O tu creuses, et je creuse, je me creuse jusqu’à toi / Et à notre doigt l’anneau s’éveille. La vieille idée ressurgit : un pacte avec le rien.
Avec un certain humour, vous mettez aussi en jeu, à travers ce texte qui s’écrit sous nos yeux, le rapport direct entre parole et écriture. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce procédé ?
La difficulté à laquelle je me suis intéressée est double. La première se situe au niveau de la perception, la seconde au niveau de sa documentation. Il s’agit d’abord de la nature évanescente du moment de conscience, puis de l’obsolescence de la forme à travers laquelle ces moments sont consignés. La parole fait coïncider les deux. Mais la parole doit être adressée pour être vraie, alors je me suis enregistrée dans un taxi en faisant semblant d’être au téléphone. J’ai vécu sans doute le plus grand regret de toute ma « carrière » parce qu’au moment où j’ai coupé, le chauffeur - que l’on entend pourtant au début - s’est retourné vers moi et a dit : « Pardon, je ne vous avais pas vu », comme si ange était passé. Plus tard, à une fête avec deux amies, j’ai retrouvé cet enregistrement. Il y avait trop de bruit pour qu’on l’écoute ensemble alors j’ai porté le téléphone à mon oreille et j’ai répété après moi, mot pour mot, comme lorsque je fais des traductions. Lorsqu’arrive le moment où « elle » rit, j’ai ri double. Je pense que l’humour accède à ce que toute la théologie aspire à atteindre, de ressuscitation et de soupir.
Le film est doté d’une grande vitalité, qui tient notamment aux ruptures de rythme, autant à l’image qu’au son. Qu’est-ce qui vous a guidé au montage ?
J’ai monté ce qui, de ce que contenait mon mémoire, ne pouvait pas être passé à l’écrit. Ce qu’il restait en quelque sorte. Il se trouve que l’orage a lieu à Banyuls, là où Walter Benjamin a passé sa dernière nuit, pensant qu’il pourrait traverser la frontière vers l’Espagne et, de là, rejoindre l’Amérique. Il y a eu un retard de courrier et il a trouvé la frontière fermée. Ne sachant pas qu’elle serait ouverte le lendemain, il s’est suicidé. En découpant l’orage pour ne garder que les éclairs, j’avais l’impression d’utiliser FinalCut Pro de manière élémentaire, d’en faire l’usage premier. J’ai pu voir ce que des générations et des générations de personnes n’ont pas pu : en faisant arrêt sur image, le moment où, si l’éclair est assez long, la couleur revient. Il se trouve aussi, qu’en arrivant à New York, je m’inscris au cours d’Avital Ronnell et qu’un soir, vers deux heures du matin, je regarde le documentaire de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman sur Derrida, dont elle a été l’élève, pour me mettre dans le bain. Je tombe sur une scène qui m’offre mon sujet. De cette scène, Derrida se fait retirer son micro-cravate après une conférence. Un jeune homme vient le voir pour lui poser une question sur la théologie négative, j’entends ce mot pour la première fois. On ne discerne pas sa réponse a cause ou grâce au bruit des doigts de l’ingénieur son sur la mousse du micro. Une définition parcellaire de la théologie négative pourrait être : il est des choses qui n’apparaissent que par dissimulation.
Il y a aussi cette chanson des Wings qui ponctue le film, Goodnight tonight, une invitation à continuer qui s’arrête brutalement dans le noir. Le choix de la chanson a-t-il à voir avec cette idée qu’on ne peut lire le début que dans la persistance ? Pourriez-vous nous dire quelques mots sur ce morceau et son traitement ?
Je ne l’ai pas choisi, elle passait à la radio du taxi ! Je l’ai juste fondu en son extradiégétique, ce qui permet de sortir du noir de la voiture avec un sentiment de cinéma. Et oui, il se trouve que les paroles refusent la fin de l’amour (« don’t say goodbye to love, it’s a feeling that will never end… Don’t say good night, say anything, don’t say goodnight), ce qui peut faire écho à ce qui est dit un instant plus tôt sur l’effort à faire en tension avec le réel (« the show must go on »). Peut-être aussi que ça rappelle l’origine de la pensée, justement, qui est chez moi toujours plus libidinale et plus romantique qu’il n’y parait… Ou peut-être que ça parait tout à fait, je ne sais pas.
Votre présence est palpable tout au long du film et culmine dans une image de l’enfance. En quoi était-ce nécessaire pour vous ?
Le plan en question est une image de moi dans les bras de ma grand-mère Marie Zauberman, juive polonaise qui a survécu à la guerre, dont j’hérite de ce qui me met en lien avec la philosophie mentionnée plus haut. Je suis née en 1997, c’est rare à mon âge d’être de la troisième génération. Aussi, je n’ai reçu aucune éducation religieuse, c’est donc un peu mystérieux comme cet esprit voyage. Dans l’image, elle m’enlace fort et elle dit, avec son accent yiddish : « Comme je t’aime… Pas du tout ! » ce qui est quand même surprenant. J’essaie de le lui rendre, mais je ne sais pas encore comment, alors j’ouvre aussi grand les mains que la bouche et je m’écrase contre son visage, comme pour la manger. Peut-être que c’est comme ça.
Propos recueillis par Louise Martin Papasian