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L’HEURE DU GOÛTER

Sarah Klingemann

Pour fêter ses 80 ans, la clinique psychiatrique de Saumery organise un colloque sur le thème de « l’intelligence traumatique. » Tout en préparant les festivités, soignés et soignants discutent ensemble, longuement, du concept. On est à deux pas de Chambord, site de l’enchanté Bas-Choeur (FID 2020). Familière des lieux, Sarah Klingemann pose sa caméra au milieu des visages, à égale proximité des patients et de ceux qui les aident à vivre en intelligence avec leur souffrance. Ce que documente la cinéaste, davantage que les préparatifs, c’est l’élaboration commune d’une pensée vitale. Soit la pratique, libre et vivante, de la psychothérapie institutionnelle, la résistance entre ces murs de l’héritage de Jean Oury. Et si les cadres s’amusent à vaciller, si l’hommage se permet une tendre irrévérence, c’est en accord contagieux avec la douce folie qui s’autorise à animer les lieux.
(Cyril Neyrat)

Entretien avec Sarah Klingemann

Dans Bas-Choeur (FID 2020), soignants et soignés de la clinique psychiatrique de Saumery faisaient partie du public invité au château de Chambord pour y entendre un singulier concert. L’Heure du goûter prend prétexte de la célébration des 80 ans de cette clinique pour faire le portrait du lieu et de ceux qui y vivent et travaillent. Qu’est-ce qui vous attache à ce lieu ? Qu’est-ce qui a motivé la réalisation de ce film ?

Ma résidence de trois mois dans le château de Chambord en 2017 pour la préparation de Bas-Chœur incluait un partage de mon travail avec un public spécifique : j’ai souhaité travailler avec cette clinique située aux portes du Domaine, qui fonctionne selon les principes de la psychothérapie institutionnelle, car je m’intéresse depuis longtemps à cette approche ouverte de la psychiatrie. Voulant explorer avec eux la partie de Bas-chœur qui impliquait les spectateurs, j’ai proposé de filmer des personnes en train d’écouter de la musique : d’une part lors du concert filmé à Chambord mais aussi lors d’une déambulation musicale de 24h dans leur propre château, la clinique de Saumery, produisant a posteriori un autre film autonome, Grande Fugue. L’année suivant ces deux tournages, en 2018, la clinique, avec le soutien de son club thérapeutique et de la communauté de communes du Grand Chambord, m’invite à revenir pour la célébration des 80 ans. D’une part pour y projeter Grande Fugue qui venait d’être monté et d’autre part pour réaliser un film avec les patients sur le thème de l’Intelligence Traumatique, sujet du colloque mis en place sur les deux journées de la fête. Si Grande Fugue partait de mon désir, le second film à faire était une commande de leur part, dans la suite de la première rencontre.

Le premier carton indique : « Film réalisé par Sarah Klingemann avec les patients de Saumery ». En quoi a consisté cette co-réalisation ? Comment avez-vous travaillé avec les patients ? On devine un dispositif de tournage des plus légers. Pouvez-vous le décrire ?

Pour pouvoir aborder le sujet, j’ai proposé d'apporter L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari et demandé aux patients de faire de même, de proposer un livre qui les inspirait. Devant la caméra, nous avons échangé nos lectures et commencé à débattre. En parallèle nous avons souhaité rencontrer les soignants dans leur lieu de travail, pour comprendre, notamment, ce qui avait motivé la mise en place d’un colloque et la réalisation d’un film sur un tel sujet. Pour ma part, je souhaitais filmer les lieux où le travail thérapeutique se fait – même si certains soignants semblaient a priori réticents – endroits secrets, mais familiers pour les patients. Sans personnel soignant encadrant, ni équipe technique, il s’est imposé que je devais moi-même faire l’image et le son, en étant introduite dans les lieux par les patients et en les impliquant délibérément dans l’image, devant la caméra et dans la recherche des cadres. Sachant que le film serait très “bavard”, je les ai mis en garde d’emblée sur une possible lassitude de voir et d’entendre sans cesse des personnes parler. Nous sommes partis à la recherche d’images qui pourraient se superposer à celles des interviews, qui en quelque sorte permettraient d’exacerber la parole in. Celles de la préparation de la fête en amont permettaient également de comprendre le lieu dans ce faire collectif. Puis, pendant les deux jours de la fête, chacun était très occupé à aider, à participer à un atelier, à regarder… Je me suis retrouvée à filmer seule aussi bien le colloque que la fête et ses moments de grâce. Au-delà du contrat initial mais en accord avec la commande d’un film collectif, j’ai proposé de revenir pendant 5 jours pour regarder un premier dérushage de 12h avec les patients. Ensemble nous avons orienté le choix des séquences de préparation à superposer aux séquences d’interviews. Systématiquement, nous avons décidé de garder tout ce qui échappe, dérape, est interrompu, pour laisser une grande place au temps incertain qui caractérise chaque journée à Saumery, pour que la vie soit très présente dans les exposés théoriques sur l’Intelligence Traumatique. Il fallait amener du corps, par touches d’abord pour s’opposer au flux de la parole, puis progressivement l’installer, lui donner toute sa place et pourquoi pas le faire triompher.

Le documentaire sur une institution à l’occasion d’une fête qui s’y prépare est presque un genre en soi. Votre film s’y inscrit, mais à sa marge, pour le déborder de plusieurs manières. En premier lieu en développant, par l’attention portée à la relation soignants / soignés, une défense et illustration de la psychothérapie institutionnelle. Etait-ce bien votre ambition ? Pouvez-vous commenter cette dimension engagée, discrètement militante du film ?

“Nous avons donc l’impression de faire de la politique, même quand nous parlons de musique, d’arbres ou de visages” écrit Deleuze dans Deux régimes de fous.
Cette deuxième expérience filmique à Saumery me permettait de comprendre la connivence qui pouvait s’établir entre ma position et celle des patients, entre un engagement artistique et celui du soin. L’expérience de construction filmique, notamment au moment du montage, avec ses moments de doute et de résolution, complexe par nature, me semblait proche du travail thérapeutique. Proche d’un projet de (re)construction de soi et en même temps indépendante. En nous interrogeant au moment du montage sur le sens à donner au film, s’est posée la question de ses destinataires : à l’unanimité, les patients présents souhaitaient que le film existe aussi à l’extérieur des murs de la clinique. J’aurais souhaité avec Saumery faire un film par an. Pour que le monde extérieur, dit “normal”, puisse voir et entendre l’écoute qui s’y déploie, pour déstigmatiser la folie, faire entendre la souffrance. Un film par an, bref et fulgurant et qui voyage, m’aurait semblé être un acte véritablement politique, questionnant un désengagement certain dans les manifestations requises de la citoyenneté. Mais ce désir d'extérioriser n’était pas partagé par tous. Et faire des films pour qu’ils soient projetés demande beaucoup d’investissement et de moyens, difficiles à réunir. Votre film joue aussi avec le genre auquel il semble appartenir par un parti pris, déjà présent dans Bas-Choeur, de fantaisie, de bienveillante irrévérence. En témoigne exemplairement la manière dont vous saisissez, chez une jeune femme, la phrase qui donne son titre à L’Heure du goûter. Comment décririez-vous la place que vous vous êtes donnée, comme cinéaste, pour filmer la vie de la pensée entre ces murs ? Dans n’importe quelle société ou institution, tout n’est pas rose et je me devais d’imposer une distance, de garder mon indépendance, ma liberté, de fabriquer comme vous le dîtes et qui me plait, de la bienveillante irrévérence, soit l’ambition d’une position cinématographique, critique et poétique.

Propos recueillis par Cyril Neyrat

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Fiche technique

France / 2021 / 46’

Version originale : français.
Sous-titres : anglais.
Scénario : Sarah Klingemann avec les patients de la clinique.
Image : Sarah Klingemann.
Montage : Sarah Klingemann en collaboration avec les patients.
Son : Sarah Klingemann.
Mixage : Emmanuel Soland
Étalonnage : Ishrann Silgidjian
Production : Sarah Klingemann (Les hommes-maison).
Filmographie : Bas Choeur, 2020. Grande Fugue, 2019.Après L’œuvre, 2018. Direct Paris-Mer(s), 2017.L’invitation Au Voyage, 2015. La Mer Du Sable, 2015. Lettre Vide, 2013. De Skfv À Abarfemmes Vers Abarquelconque, 2011. Le Grand Tour – Diapositives Et Trois Voix Féminines En Cinq Actes, 2011.

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE