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  • Compétition GNCR

MAÎTRES
A SENSE OF JUSTICE

Swen de Pauw

Swen de Pauw
Dans son Divan du monde (FID 2015), Swen de Pauw avait posé sa caméra dans l’antre de Georges Federman, psychiatre non conformiste haut en couleurs exerçant à Strasbourg, et dans son cabinet résonnait la douleur de vivre. Pour cette nouvelle investigation consacrée aux institutions, Maîtres nous plonge à huis-clos dans un cabinet d’avocat au sein de cette même ville. On y retrouve Christine Mengus et Nohra Boukara, spécialisées en droits des étrangers, épaulées par Audrey Scarinoff et leurs collaborateurs.Les récits des multiples cas, attristants, atterrants ou tragi-comiques,s’intercalent avec le quotidien de l’exercice juridique. Et au fil des entretiens captés par bribes, évoquant entrée ou sortie irrégulière, interdiction de territoire, droit de séjour ou d’aide médicale, éclatent à l’écran les drames prévisibles, la précarité administrative ou sociale induite par leur situation, des vies suspendues aux décisions judiciaires. Avec, en creux, l’absurde et les aléas des rouages et des verdicts, où s’intriquent la complexité des réglementations – pénales, civiles, administratives, communautaires, ou liées au droit du travail -, labyrinthes dans lesquels se débattent leurs clients. Swen de Pauw dépeint un double portrait, des justiciables et de leur avocates, loin des scènes et de l’emphase des prétoires. Pas de plaidoiries, mais un quotidien fastidieux, besogneux et ingrat avec piles de dossiers, stratégies à mettre en oeuvre. Se joue là un autre théâtre, celui de cette petite communauté à l’oeuvre : des juristes opiniâtres et déterminées, malgré les embûches aperçues ici ou là. Vision âpre, mais non dénuée d’humour, du travail, de l’espace du droit vu de l’intérieur, luttant avec ses contingences, contre ses absurdités, ses dysfonctionnements sans omettre les préjugés en embuscade. Avec Maîtres, Swen de Pauw porte un regard attentif et généreux sur cette courageuse petite troupe de femmes au front.
(Nicolas Feodoroff)

Entretien avec Swen De Pau

Dans Le Divan du monde (2015), vous vous attachiez aux récits des patients du cabinet de Georges
Federmann. On retrouve dans Maîtres un espace aux enjeux tout aussi brûlants : un cabinet
d’avocates spécialisées dans le droit des étrangers. Pouvez-vous expliquer ce choix ? Quelle est
l’origine du projet ?

Le projet démarre suite à un mail très court du docteur Federmann me demandant : « une fois le Divan
sorti, t’engagerais-tu à réaliser la version « chez l’avocat » chez Christine Mengus ? ». Cela ne m’a pas
intéressé tout de suite, pour de multiples raisons, mais sous l’impulsion de mon producteur, qui lui était
clairement chaud, j’ai commencé à travailler dans ce lieu et à découvrir l’équipe, les clients, les histoires
de vie de toutes ces personnes.

Vous prenez à nouveau le double parti du huis-clos et du cinéma direct d’observation. Pouvez-vous
commenter ?

J’essaie toujours de trouver la forme adéquate à l’histoire que je veux raconter. Parfois, comme ici, c’est
évident : Maîtres devait être tourné de cette manière ! Et puis, j’aime les contraintes inhérentes à ces
partis pris. Malgré leurs aspects rigides, elles permettent une large palette de films potentiels. Dans ce cas,
la forme finale est très classique.

Selon quelles procédures, quelle méthode avez-vous travaillé avec les membres de ce cabinet ?
Nous avons étalé le tournage sur un an. En essayant de nous adapter le plus souvent au rythme du lieu.
Tout le cabinet n’était pas forcément là en même temps. Par exemple, quand les avocates étaient au
tribunal, nous savions que nous allions passer du temps avec les autres membres. Parfois il y avait peu de
clients et nous pouvions nous concentrer sur le travail de fond du cabinet. Chaque protagoniste ayant sa
personnalité, nous nous adaptions également à elles, en prenant soin d’avoir le même mode opératoire de
base avec tout le monde et ensuite, en fonction des jours, du travail à effectuer, des caractères, des
humeurs (celle de mon équipe comprise), nous affinions avec chacune d’entre elles.

C’est un film sur le droit mais aussi sur le travail, sur une forme d’ingratitude qui y est liée.
Pourquoi cette insistance ?

Parce que l’occulter serait compliqué ! C’est une part très importante du temps passé sur les dossiers. Et
puis parce que j’aime filmer le travail. Le labeur. Les gens qui bossent. La dureté, le silence, les épreuves,
le côté répétitif. Et cette ingratitude me fascine. Comme pour énormément de travaux intellectuels, elle est
ici au rendez-vous. J’étais très intéressé aussi par le cheminement des mots pour faire « exister » une
affaire, d’abord prononcés lors d’un échange oral, puis manuscrits, dictés, retranscrits, imprimés, joints au
dossier et envoyés au tribunal, à la partie adverse, etc. Cette circulation n’est pas simple à filmer, c’est un
défi.

Comment s’est organisé le tournage avec les clients du cabinet ? Comment avez-vous choisi les
récits, construit le développement dramatique du film ?

Le tournage avec les clients n’a pas été facile à organiser, la temporalité de la Justice n’étant pas celle du
cinéma. Parfois, ils étaient prévenus en amont, dès la prise de rendez-vous, parfois non. Je ne voyais la
grande majorité d’entre eux qu’une fois, rarement plus, et j’avais quelques secondes ou minutes pour leur
expliquer le projet et les convaincre, juste avant leur entrevue. Ce qui est complètement à l’opposé de ma
manière de travailler, où cette phase d’approche est extrêmement longue et précise. On les filmait et ils
repartaient chez eux, décidaient plus tard, tranquillement, après en avoir discuté avec leur entourage et en
fonction de ce qui s’était dit, s’ils acceptaient que nous exploitions ce que nous avions tourné. Nous
avions déjà procédé de cette manière sur Le Divan du monde et c’est simplement une question de
confiance entre eux et nous. Pour ce qui touche au déploiement de l’histoire, du récit, je ne peux pas
oublier de citer Laureline Delom, la monteuse, qui y a évidemment grandement contribué et avec qui
j’aime beaucoup réfléchir. C’est, comme à chaque fois, un travail très long, de dérushage, de montage, de
notes, de cahiers pleins, de murs et panneaux remplis de fiches et de post-it, et de construction, de
déconstruction, d’explosion de la timeline, jusqu’à ce qu’on trouve.

Comme dans votre film précédent, on trouve aussi une forme d’humour, inattendu dans ce
contexte. Votre attachement à cette tonalité ?

Je savais que nous avions filmé des scènes drôles : la manière qu’ont les personnages de se protéger, leur
répartie face aux avocates, l’absurdité de certaines situations administratives, la capacité de certains
clients d’enchaîner les ennuis, les rapports entre les membres du cabinet, la hiérarchie à respecter, les
soucis de communication, les bugs informatiques, etc. Mais au montage on en riait évidemment plus.
C’est pendant les projections tests qu’on se rendait compte de ce qui fonctionnait ou pas. J’ai l’impression
qu’étant donné les sujets que j’aborde, si je ne gardais pas une légèreté, j’en pleurerais tout le long. Et
puis ce qui me réconcilie avec la vie, c’est justement la petite vanne, rendue possible grâce à la
distanciation mise en place par les avocates et qui permet le recul des protagonistes sur leur condition.
Parce que certaines personnes, même dans une situation terrible, aiment placer un petit mot drôle. Comme
pour se rassurer ou rassurer les autres.

Pouvez-vous commenter le titre, qui peut surprendre étant donné qu’il s’agit exclusivement de
femmes avocates, et que les clients ont une place centrale dans le film ?

Maîtres, c’est le titre donné aux avocates. C’est comme ça qu’on s’adresse à elles au cabinet, équipe ou
clients. Ça me permettait aussi de respecter la volonté des protagonistes principales, qui ne sont pas
forcément favorables à la féminisation des titres (un cabinet d’avocats et pas un cabinet d’avocates, par
exemple). Il y a également une dimension de domination qui m’intéresse beaucoup, que ce soit au sein de
l’équipe, dans les échanges avec certains clients ou tout simplement dans les discussions qui traitent de
colonialisme, comme celle qui apparaît dans le film. Et puis c’est évidemment ce que je pense des
professionnelles que j’ai filmées : elles sont très douées et impressionnantes dans leur travail. Ce sont des
maîtres dans leur domaine.
Enfin, oui c’est vrai que les clients sont au centre du film. Mais je fais la distinction entre le personnage
central et les personnages principaux comme dans Le Divan. Si le médecin était le personnage central
(dans la vie comme à l’écran), ses patients étaient les personnages principaux. Ici, si les clients tiennent
une place centrale, les personnages principaux sont les maîtres.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

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Fiche technique

France / 2021 / 97’

Version originale : français.
Sous-titres : anglais.
Scénario : Swen De Pauw.
Image : Hervé Roesch.
Montage : Laureline Delom.
Son : Martin Sadoux.
Production : Cédric Bonin (Seppia).
Filmographie : Comme elle vient, 2019. Le Divan du Monde, 2016.

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR