• Compétition Flash

TWO GIANTS THAT EXIST HERE- A GERMAN FAIRYTALE

ZWEI RIESEN DIE ES HIER GIBT- EIN DEUTSCHES MÄRCHEN

Gianna Scholten

Des nuages, très haut. Une voix parle de liberté à une foule en délire. « Il était une fois en Allemagne » s’imprime dans le ciel. C’est dire à quelle hauteur de vue se situe Gianna Scholten pour examiner le côté obscur d’un certain « esprit allemand » dans ce conte de fées férocement grinçant.  Le contexte est celui de la résurgence d’un antisémitisme décomplexé au temps de la pandémie de COVID-19. Pour resituer cet esprit des temps dans sa tradition culturelle, le montage virtuose de Zwei Riesen articule trois matériaux. L’image réélabore avec brio l’imagerie folklorique d’une Allemagne bucolique, païenne et conservatrice : vastes paysages d’une nature enchantée, habitée par des êtres surnaturels ; Hänsel et Gretel cueillant des champignons, épiés par la sorcière anthropophage ; nain de jardin, boîte à musique et boule à neige. La bande-son imite une radio diffusant les voix de personnalités contemporaines de la droite extrême allemande : complotisme de bas étage, défense sans vergogne de valeurs familiales héritées du nazisme, délire antisémite. Sur l’image s’imprime un récit satirique, comme si Brecht avait réécrit un conte des frères Grimm. L’esprit du grand Bertolt, son geste de monteur puissamment ironique, anime de part en part le pamphlet de Gianna Scholten. Alors que l’AfD, le parti d’extrême-droite allemand, vient de remporter sa première élection locale en Thuringe, son film est à la fois un cruel miroir tendu à ses compatriotes et un traité miniature d’histoire culturelle et politique. Rien de plus salutaire.

Cyril Neyrat

Votre film se penche, avec beaucoup d’inventivité et d’ironie, sur la mouvance de l’extrême-droite allemande, et sur la progression qu’elle a connue à la faveur de la pandémie. D’où est venu votre intérêt pour ce sujet, et comment ce film est-il né ?

J’ai commencé à m’intéresser au sujet pendant l’été 2020, en observant une manifestation à laquelle participait toute une variété de personnes, des retraité.e.s inquiet.ète.s aux hippies sous drogue, en passant par des leaders politiques de l’extrême-droite. Alors que la plupart de mes proches s’inquiétaient surtout de la santé de leurs grands-parents et de leur situation économique, je me suis sentie perplexe devant les craintes que ces gens exprimaient au sujet de la démocratie. Et pourtant, il semblait exister une réalité parallèle, dans laquelle il était normal de se comparer à Anne Franck parce qu’on célébrait des anniversaires en secret, à cause de l’interdiction des rassemblements festifs.

Cette expérience m’a poussée à m’intéresser au mouvement dit « Querdenker ». C’est un groupe dépourvu d’idéologie ou d’agenda cohérent, où l’on trouve aussi bien des gens qui répandent des théories ouvertement conspirationnistes et antisémites, que des influenceurs suivis par des centaines de milliers d’abonnés, qui produisent quotidiennement du contenu sur différents formats, et sur une multitude de sujets allant de la pleine conscience au jardinage. Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’il ne s’agissait pas tant de conservateurs ultras au profil loufoque ou grotesque, que de simples militants d’extrême-droite, qui ont l’intelligence de ne pas tenir de propos qui pourraient alterter les renseignements intérieurs allemands. C’est un vaste cheval de Troie de manipulation intellectuelle, chargé de contenu hautement problématique, et c’est cet aspect qui m’a dérangée le plus. J’ai donc décidé d’en faire un film. 

Le film emprunte des éléments narratifs et stylistiques au genre littéraire du conte merveilleux, avec une référence explicite à « Hansel et Gretel » des frères Grimm. Pourquoi cette approche ? Qu’est-ce qui vous a poussée vers cette œuvre en particulier ?

Les mythes conspirationnistes partagent avec les contes certains codes narratifs. Dans les deux cas, on nous raconte que lorsqu’un certain ennemi aura disparu, tout ira bien. Pour toujours. C’est un modèle qui élude la complexité désagréable du monde et s’appuie au contraire sur une dichotomie du bien et du mal.

D’autre part, les contes des frères Grimm ont façonné le nationalisme romantique allemand. À leur parution, leurs œuvres ont été accusées de ne pas être assez allemandes. Ils ont donc rapidement écarté certaines histoires de leurs recueils, et ont supprimé tous les mots qui n’étaient pas d’origine allemande. La princesse devenait la « fille du roi », etc. Ce travail sur la langue, les traditions populaires et l’histoire a contribué à créer l’idée romantique d’une Allemagne homogène, à laquelle on appartient ou pas. Richard Wagner prétendait ainsi que les personnes non-allemandes n’étaient pas capables de comprendre sa musique.

Les Nazis ont repris les idées du nationalisme romantique à des fins de propagande, en les pervertissant pour nourrir une idéologie raciste, fondée sur la supériorité d’une prétendue « race aryenne ». Aujourd’hui encore, les radicaux d’extrême-droite utilisent le nationalisme romantique pour étayer leur discours raciste. Alors que le fascisme est, évidemment, la dernière chose qui puisse découler d’un monde idéal, quel qu’il soit.

J’ai donc décidé de « reprendre » Hansel et Gretel à l’extrême-droite. Au passage, j’ai donné de l’argent aux deux personnages pour qu’ils ne soient plus obligés de mourir de faim. Quant à la sorcière, elle n’est plus cannibale dans ma version. Le conte est donc en quelque sorte vidé de sa substance. Mais d’une certaine façon, le frère et la sœur sont toujours captivés par la sorcière, qu’ils voient presque comme une grand-mère. Ils n’ont plus de friandises à grignoter, mais sont accrocs à un certain confort immobiliste, et laissent la sorcière les imbiber de ses propres valeurs. La maison en pain d’épices est à l’intérieur d’eux-mêmes. Et puis, après un moment de silence, tout s’écroule, et un baiser survient. J’ai eu l’idée de ce baiser en marchant dans les Siebengebirge – c’est la première image qui m’est venue pour ce projet, avant de penser au duo du frère et de la sœur. La majeure partie du film a été tournée dans cette forêt, qui est aussi celle où Siegfried tue le dragon dans L’Anneau du Nibelung de Wagner, et où Blanche-Neige aurait vécu avec les Sept Nains.

Les images sont accompagnées d’enregistrements sur lesquels on entend plusieurs personnalités controversées, qui s’expriment avec une variété d’accents et de styles. Comment avez-vous choisi ces extraits et composé ce corpus ?

Je me suis d’abord immergée complètement dans le mouvement, au point que le discours de ces personnalités était devenu ma principale référence. Je voulais tout comprendre, en quelque sorte. Puis, j’ai commencé à transcrire les enregistrements. Je cherchais des thèmes récurrents, des figures qui revenaient plus que d’autres. Mais je m’intéressais aussi beaucoup aux techniques linguistiques et aux astuces populistes. Finalement, je me suis mise en quête d’une structure qui ferait écho au magnétisme étrange par lequel ce mouvement m’avait fascinée.

Je tenais aussi à ne pas conclure de manière trop tranchée, ni poser un ordre artificiel sur ce chaos. Il fallait que le.la spectateur.rice ne décroche pas complètement, mais ne puisse pas non plus s’installer trop facilement dans une position confortable de jugement, à montrer les gens du doigt en mettant immédiatement leurs discours dans des cases. En tant que consommateur.rice.s de médias, nous sommes confronté.e.s au même désordre, et nous devons interroger nous-mêmes ce que nous entendons. Honnêtement, une telle quantité de haine et de désinformation était difficile à digérer, et j’ai ressenti un grand soulagement quand nous avons terminé le mixage et que j’ai pu dire adieu à ces groupes.

Comment avez-vous procédé pour structurer et pour équilibrer cette matière sonore et visuelle au montage ?

J’avais 50 minutes de rushes, plusieurs centaines d’heures d’enregistrements, et une bonne trentaine de timelines. Le piège, devant un tel désordre, c’est qu’on a besoin d’une structure qui soit à la hauteur, mais si l’on passe trop de temps dans le chaos, on finit par la perdre de vue. On croit qu’on l’a trouvée, et on organise tout en fonction de la matière qu’on a récoltée, avant de s’apercevoir qu’on a recréé le récit manichéen qu’on voulait justement critiquer. Alors on recommence. Et puis quelqu’un dit qu’il y a un problème avec les oiseaux, que leurs accents ne vont pas, qu’ils ont pris trop d’autonomie. Ou les moustiques… Tout à coup, on n’est plus seulement responsable des droits individuels de militants d’extrême-droite, mais aussi des moustiques et des oiseaux qu’on a créés pour intégrer cet univers. Mais c’était vital pour moi de réussir à créer mon propre monde à côté d’un tel tissu de complotisme. Sans cet univers visuel que nous avons fabriqué, je n’aurais sans doute pas pu aller au bout du projet. 

Qui sont les deux géants auxquels le titre se réfère ?

C’est d’abord une référence à la phrase d’un membre du mouvement : « Il y a deux géants ici. En tout cas, d’après moi ils existent, car je sens quelquefois leur présence. » J’ai tellement aimé cette phrase… Elle est d’un tel aplomb que c’en est presque enviable. J’ai donc décidé d’adopter cet état d’esprit pour le film, même si je pense que la personne qui dit ça est horrible. D’autre part, la phrase me rappelle cette expression allemande : « Ein Elefant im Raum » (« un éléphant dans la pièce »), qu’on utilise pour parler d’un problème évident ou d’un fait dérangeant que l’on ignore ou dont on fait abstraction.

Propos recueillis par Marco Cipollini

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Fiche technique

Allemagne / 2023 / 21’