• Compétition Flash

O FUMO DO FOGO

SMOKE OF THE FIRE

Daryna Mamaisur

Il y a l’indicible et l’innommable quand les désastres qui affectent nos vies dépassent l’entendement. Certaines expériences fondamentales semblent irréductibles à toute forme d’expression. Comment alors en transmettre l’intensité ? Comment mettre en mots ? Il s’agit ici de la guerre dont sont victimes les Ukrainien.nes depuis maintenant plus d’an. Daryna Mamaisur est ukrainienne et habite aujourd’hui au Portugal. O Fumo do Fogo, quelque part entre le journal filmé et l’essai, dessine avec une grande pudeur un chemin vers la possibilité du dire. La réalisatrice rassemble des images comme elle rassemble ses esprits, pour se retrouver soi. A partir de son apprentissage de la langue portugaise, elle invente un alphabet visuel poignant, composé de divers matériaux brillamment conjugués : de vibrants gros plans sur les dessins de ses manuels, univers naïf bleu, jaune, rouge, des photos et enregistrements qu’on lui envoie de Kiev comme de tragiques cartes postales, ses propres archives, la captation des cours de langue. A la simplicité absurde et innocente des phrases récitées en portugais répond la perspective possible de ses proches sous les bombes. De cet apprivoisement du portugais, Daryna Mamaisur fait l’inverse d’un balbutiement. C’est au contraire dans la précision élémentaire des mots que l’on goûte pour la première fois dans une langue étrangère que se loge peut-être leur sens plein. Certains mots résonnent plus que d’autres : Zangar signifie « colère ». Zunia le « buzz » et évoque le son de la guerre. Dans le puzzle poétique et émouvant que compose O fumo do Fogo, ils deviennent comme les coordonnées d’un exil.

Claire Lasolle

Lorsque l’Ukraine a été envahie en 2022, vous étiez loin de chez vous, dans le cadre d’un programme universitaire. Comment le cinéma vous a-t-il aidé à surmonter cette épreuve et ces difficultés ?

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie a commencé alors que j’entamais un semestre d’études à Bruxelles. Mon univers s’est effondré au cours de ce printemps. Nous autres cinéastes ukrainiens partagions alors une même observation : nous n’avions aucune envie de filmer, car à quoi bon produire des images qui ne pourraient jamais rivaliser avec les terribles images de la guerre ? Cependant, puisque j’étais là pour étudier, il était important pour moi de ne pas me noyer dans le flot continu d’informations, mais de continuer, d’agir et d’utiliser les moyens à ma disposition pour parler de mon pays. Alors j’ai fait un film intitulé I Stumble Every Time I Hear From Kyiv

Quand je préparais Smoke of the Fire, à l’automne 2022, les choses étaient déjà un peu différentes. La guerre se poursuivait, mais une routine un peu perverse s’était installée. J’étais à Lisbonne pour mon dernier semestre, mais à mesure que la fin de mes études approchait, je sentais monter en moi l’angoisse liée aux décisions que j’allais devoir prendre. Je n’osais pas rentrer chez moi en cours d’année, ce qui était pesant. Le voyage entre Lisbonne et Kyiv est long et onéreux, je ne m’imaginais pas rentrer pour la première fois depuis le début de cette guerre de grande ampleur, et devoir me précipiter pour filmer. J’ai donc décidé de me concentrer sur ma situation actuelle. J’ai pensé qu’il serait plus honnête de parler de choses qui me sont familières. Et ma routine était la suivante : le matin au réveil vous découvrez qu’un bombardement a eu lieu dans le quartier où vous avez grandi, mais vous avez quand même envie d’aller acheter des plantes pour le nouvel appartement que vous louez. Vous vous sentez en sécurité, mais votre esprit n’est jamais serein. 

Comme dans I Stumble Every Time I Hear From Kyiv, vous vous interrogez sur la possibilité de parler de la guerre et de votre propre expérience de la situation. Quand avez-vous commencé à filmer vos cours de portugais, et comment est né votre film ? Pouvez-vous nous parler des différentes étapes de l’écriture ?

J’ai commencé à apprendre le portugais lors de mon premier semestre. À cette période, en 2021, j’ai demandé mon permis de séjour étudiant mais, en raison de problèmes avec les services de l’immigration, la carte n’est pas arrivée tout de suite et je suis restée coincée au Portugal pendant tout l’été. Je n’étais pas sûre de revenir un jour au Portugal, mais pour tuer le temps, je me suis mise à apprendre la langue en lisant des livres, et en notant les mots qui me plaisaient le plus. J’étais fascinée par le mot « zangar », dont la jolie sonorité exprime si bien la colère. Ma colocataire portugaise m’a appris le mot « zangão », qui désigne le faux-bourdon. Elle m’a demandé d’écrire un petit texte avec ce mot.

Un jour, je suis allée au bureau de poste pour voir si ma carte de résidente n’avait pas été égarée par erreur lors de sa distribution. La guichetière s’est soudain énervée et a commencé à me crier dessus en portugais, tout le monde me regardait, j’étais très gênée. Le pire, c’est que je comprenais ce qu’elle disait, mais que je n’arrivais pas à lui répondre. Cette situation m’a fait réaliser à quel point on se sent vulnérable dans une langue étrangère, en particulier si on est perçu comme un·e immigré·e. Durant ces mois, je pensais aussi très souvent au pouvoir libérateur de la colère : quand on vous fait du mal, la douleur prend le dessus, et ce n’est qu’en vous recentrant sur vous-même et sur vos propres limites que la colère finit par apparaître. 

Un an plus tard, j’ai relu ce texte avec un point de vue différent. Contre toute attente, il faisait écho au sentiment d’exil et de colère justifiée, et j’ai souhaité l’inclure dans le film. J’ai écrit l’autre partie, en ukrainien, tout en faisant le montage. J’ai structuré nos leçons de portugais en termes de vocabulaire et de tâches à accomplir. Parfois, le professeur suggérait certains exercices, nous les faisions une fois, puis je lui demandais de les répéter pour le film. Je voulais que les cours tournent autour des thèmes du foyer, des objets du quotidien et de l’environnement. J’ai tourné deux ou trois leçons spécifiquement pour le film.

Le montage joue un rôle essentiel dans O Fumo do Fogo, il crée des intervalles, des interruptions, des échos. Pouvez-vous nous dire comment vous avez procédé ?

Le processus du montage a été trop rapide, presque frénétique. Je savais que je voulais expérimenter avec différents supports, mais je n’étais pas sûre qu’ils iraient bien ensemble. J’avais les cours de portugais, les images tournées avec ma caméra MiniDV, les photos de ma mère et les images tirées d’un livre d’école que j’avais trouvé au marché aux puces. Je n’avais encore jamais fait d’animation, mais le livre était plein d’images qui ressemblaient à la guerre dans mon imagination tourmentée. Dans le processus d’apprentissage, la répétition est importante, et je voulais utiliser le même procédé pour le montage. Je voulais jouer avec les dénominations, avec l’association entre les images et les mots. C’est ce qui a défini le rythme du film.

 Vous incluez dans le film des images et des sons envoyés par vos proches restés à Kiev. Était-ce un mode de communication instauré pour le film ? Pouvez-vous nous parler de cette forme de correspondance ?

(Nous encourageons les étrangers à écrire « Kyiv » plutôt que « Kiev », qui est la retranscription de la prononciation russe du nom de la ville, et donc le reflet de l’idéologie impérialiste.)

Je ne me souviens pas comment ma mère a commencé à m’envoyer des images prises depuis notre balcon. J’ai remarqué à quel point la ville avait l’air calme et insouciante sur ces photos, comparée aux nouvelles quotidiennes des attaques sur Kyev. Je lui ai demandé de continuer à m’en envoyer. J’aime qu’elles aient l’air similaire et monotone. La guerre continue, mais les photos ne montrent que les changements de saisons. À l’automne 2022, les forces russes ont lancé des attaques massives contre les installations électriques en Ukraine. Les pannes de courant et les coupures d’électricité ont entraîné des problèmes de télécommunication. Le balcon était le seul endroit où ma mère pouvait capter l’internet mobile et communiquer avec moi.

Vous vous chargez de la voix off, en partie dans un portugais parfaitement maîtrisé. Pourquoi avoir choisi d’utiliser cette langue, et de l’utiliser de cette façon pour raconter une expérience d’apprentissage ?

Je dois avouer qu’on me pose souvent la question, mais que je n’ai pas de réponse claire. En faisant le film, je me suis aussi interrogée sur l’idée de la « bonne » ou de la « mauvaise » langue, en particulier dans les pays qui ont un passé colonial. Aujourd’hui, il y a tellement de façons de parler portugais qu’il y aura toujours quelqu’un pour trouver mon petit accent authentique. Les Ukrainiens constituent l’une des principales communautés étrangères au Portugal depuis le boom de la construction dans les années 1990. J’ai souvent entendu dire qu’ils arrivent à parler portugais presque sans accent. Peut-être qu’involontairement, j’ai voulu perpétuer cette légende.

Propos recueillis par Claire Lasolle

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Fiche technique

Portugal, Ukraine, Belgique, Hongrie / 2023 / 22’

Détentrice des droits
Daryna Mamaisur
daryna.mamaisur@gmail.com