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  • Compétition Flash

TU ME HICISTE VER EL CIELO

YOU MADE ME SEE THE SKY

Luis Esguerra Cifuentes

Luis Esguerra Cifuentes est un créateur d’images, au sens propre du terme. Il catapulte dès l’ouverture nos yeux et nos oreilles dans un espèce-temps indéfini, aux confins d’un monde d’une plasticité et d’une texture fantastiques, surgi d’une épaisseur noire et de son centre lumineux. Il compose la vision d’une nature réinventée, d’un univers forestier, où pixels et structures numériques se marient à la chaude densité de la végétation. You made me see the sky emprunte à la science-fiction quelques ingrédients – l’existence d’une zone dont l’accès est limité en raison de la prolifération inquiétante d’un lichen, une entreprise exploratoire et la présence d’une entité non humaine signalée par sa voix, modulation électrique et granuleuse. Mais cette zone est un refuge. Elle accueille une communauté animale et humaine d’êtres qui cohabitent en symbiose. Ici, tout n’est que tendresse et liesse. Les jambes habillées de collants résille se fondent dans la végétation comme partageant une même écorce. On y chante. On s’y performe librement. Les baisers s’échangent dans l’air saturé d’une sensualité primordiale et innocente. Film mutant qui ne cesse de se transformer, You made me see the sky – ce beau titre réfère à une chanson de Shakira –, semble nourri de la pensée de Donna Haraway. Il nous invite à retrouver les puissances chthoniennes enfouies, à fusionner avec les arbres et les autres. Ode à la métamorphose et au vivant, dont le lichen serait le modèle, ce rêve futuriste au plein mystère est avant tout un doux hommage aux femmes trans, aux femmes oiseaux, et à Camila Sosa Villada dont la poésie, inscrite à même le texte, porte les souvenirs d’un monde que l’on espère à venir.

Claire Lasolle

Le film s’ouvre sur une forêt luxuriante à l’image résolument énigmatique et à la composition indéchiffrable, entre structure numérique et densité analogique. Quelles techniques avez-vous employées ?

La séquence d’ouverture mélange différentes techniques. Le décor en 3D a été créé à partir de photographies prises dans une véritable forêt. Ensuite, j’ai utilisé un logiciel d’animation pour recréer la lumière et d’autres éléments de l’espace, ainsi que la caméra qui découvre la forêt petit à petit. Enfin, comme pour d’autres scènes, des images tournées en numérique ont été transférées sur une pellicule en celluloïd. L’animation 3D et la technique de la copie du numérique sur pellicule ont été des outils stylistiques très utiles pour approfondir la métaphore végétale et la réflexion sur la transformation, qui sont au cœur du projet.

Vous invoquez un imaginaire propre à la science-fiction, avec des motifs comme la vie extraterrestre et des thèmes comme la mutation et la transformation. Pouvez-vous nous parler de l’écriture et de la structure du film ? Qu’est-ce que cet imaginaire vous a permis d’accomplir ?

L’écriture du film est le résultat d’un travail collectif car, même s’il y avait dès le départ des lignes directrices et des sujets que nous souhaitions explorer, les membres de la distribution et de l’équipe technique se sont approprié ces recherches et les ont transformées d’une façon excitante et inattendue. Le film ne reposait pas sur un scénario au sens strict du terme, nous disposions d’une base de travail élaborée au fil d’exercices d’improvisation avec les comédien·ne·s. Il s’agissait en fait d’activités assez ludiques, au cours desquelles ils et elles incarnaient leur personnage ou leur propre rôle, et s’aventuraient dans la forêt et aux alentours en mêlant librement des éléments des scènes préparées à leurs expériences personnelles. Par ailleurs, au cours de ce processus, nous n’avons jamais perdu de vue notre réflexion sur le règne des Fungi, la famille des champignons, qui comprend des organismes tout à fait curieux à la sexualité changeante et mystérieuse, en constante transformation. Nous voulions que le film aborde ces sujets, mais surtout, nous souhaitions qu’il se comporte lui-même comme l’un de ces organismes vivants. En ce sens, la métaphore biologique est essentielle, car elle renvoie directement aux formes de vie que le film cherche à représenter.

Le film repose sur une conversation qui fait la part belle à un langage non humain imaginaire, qui se manifeste par une modulation sonore très particulière. Comment avez-vous créé et écrit cette « voix » ?

Même si le film ne déploie pas une intrigue en tant que telle, je pense qu’il est possible d’identifier un récit dans lequel un groupe d’ami·e·s décide de se rendre dans une forêt, en périphérie de la ville, en dépit des alertes et des restrictions mises en place depuis qu’une étrange mousse a récemment envahi cette zone. Les personnages jouent, chantent, exposent leur corps librement dans cet espace où la réalité va peu à peu se transformer et se mêler à leurs histoires, leurs fantasmes et leurs rêves. La voix non humaine que l’on entend à certains moments n’appartient à personne en particulier. Au contraire, il s’agit d’une entité changeante : elle correspond parfois à une forme végétale d’intelligence, parfois à la personnification d’un ou de tous les personnages, mais quiconque regarde le film pourrait tout aussi bien se l’approprier. Nous nous sommes amusés à créer cette voix à l’étape du montage, en mélangeant tous ces éléments. Nous avons même inclus des fragments de lectures choisies par nos soins, et je trouve intéressante la façon dont ces différents tons s’entremêlent et viennent brouiller la frontière entre l’enregistrement documentaire et les jeux fictionnels. 

Vous filmez un groupe sur scène. Qui sont ces personnes ? Comment avez-vous travaillé avec elles ?

Ce projet a été développé sous la forme d’un jeu et d’un laboratoire d’expérimentation créé avec des ami·e·s. À mesure que nous progressions et que les thèmes du film se détachaient plus clairement, nous avons demandé à d’autres personnes de participer, pas tant pour leur capacité à jouer la comédie – bien que leur interprétation au final soit formidable – mais plutôt pour qui elles étaient, pour leur façon de penser et pour leur relation au monde, qui nous semblaient tout à fait lumineuses et en phase avec les enjeux du projet. Comme je l’ai dit, ce travail a été mené à bien d’une façon très ludique, et il a permis aux interprètes de modifier certains éléments du film à leur gré, et de les mélanger avec des aspects de leur vie personnelle.

Propos recueillis par Claire Lasolle 

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Fiche technique

Colombie, Espagne / 2023 / 20’

Détenteur des droits
Bruma Cine
Luis Esguerra Cifuentes
luisesguerra.brumacine@gmail.com