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ADORATION

Pauline Curnier Jardin

Artiste, cinéaste, performeuse, Pauline Curnier Jardin pratique des incursions « d’anthropologie sauvage » dans les représentations de la féminité comme dans les assignations faites aux femmes, retraversant mythes, rites et croyances. Elle en tire des lectures irrévérencieuses ou grotesques, souvent burlesques, comme dans les films et installations où elle revisitait la figure de Sainte Agathe (Fat to Ashes, 2021) ou celle de Bernadette Soubirous à Lourdes (Grotta Profunda Approfundita, 2017). Dans Adoration, réalisé en collaboration avec des détenues de la prison de femmes de l’île de la Giudecca, à Venise, les histoires se télescopent. De ce lieu de relégation qui fut auparavant un couvent, Pauline Curnier Jardin, par un geste de collage, jette d’un trait alerte un pont d’une époque à l’autre, d’un usage à l’autre. En ouverture, l’histoire du lieu est racontée par la voix d’une détenue qu’on imagine âgée (pied de nez à une autre invisibilisation), puis le chant des oiseaux et celui des religieuses mènent à un final aussi énergique qu’inattendu : tourbillon enfiévré composé à partir d’un scénario collectif et des dessins et autoportraits des détenues. Destiné à animer le parloir de la prison, Adoration s’offre comme une réminiscence des fêtes dont les femmes du couvent étaient jadis les protagonistes forcées. Joyeux renversement carnavalesque pour celles qui furent, tout à tour ou tout un, « Femmes, prostituées, nonnes, actrices ».

Nicolas Feodoroff

Artiste, cinéaste, dans vos travaux, la place des femmes, leurs représentations et leurs visibilités sociales occupent une place centrale. ADORATION a été réalisé à la Casa di Reclusione femminile della Giudecca à Venise. Pouvez-vous revenir sur sa mise en place ?

La question qui semble en effet dominer mon travail depuis des années est bel et bien la place qu’occupent et n’occupent pas les femmes et toutes celle·ceux qui s’y identifient ou qui en exercent la fonction. Je cherche à écrire des scénarios de renversement ou d’inversion, de transformations, de mue, de revenants et revenantes, ce ne sont à la fin que des jeux de transgression du langage des représentations, de sans dessus-dessous, dedans-dehors de la société. J’applique en quelque sorte le carnaval comme une méthode d’écriture, le costume allant au-delà de la peau. Et, si mes sujets ne sont pas que des “femmes”, ils ne dépendent que des rencontres que je fais dans ma vie, de ce que je suis moi-même, voilà ce qui légitime mon écriture pour l’instant, et je n’y suis pas fermée. Je reconnais dans l’incroyable force érotique du pouvoir mes propres paradoxes et désirs drags. J´ai fait quelques films prenant la guerre comme fond, l’uniforme des forces de l´ordre et des forces militaires a toujours “trainé” dans mon travail. Est-ce parce que l’origine du carnaval vient comme possibilité historique de renverser les vides religieux et politiques que depuis des années je m’intéresse aux rites catholiques ? 

Je désirais travailler avec des détenues depuis la fin de mes études, il y a presque 20 ans. Cela a pris tout ce temps là. Je me sens très honorée d’avoir rencontré ces personnes et d’avoir eu cette relation de travail, cette aventure artistique. Je ne sais pas comment le dire, c’est encore flou pour moi. Je me suis toujours demandé pourquoi seulement 4% des incarcéré·e·s du monde sont des femmes, et qui sont-elles. C’est en tous cas ce qui m’a amené à la Casa di Reclusione Femminile della Giudecca, dit “Le Convertite “ une coïncidence parfaite entre société féminine fermée et marginalisée depuis 500 ans, lieu de conversion forcée d’abord et puis de pénitence où la religion, les fantômes, le carnaval, le crime, et la maternité se mélangent au quotidien. Vite j’ai fait ce calcul, le nombre de crimes commis sur les femmes qui y ont vécu du temps du couvent est sans aucun doute plus important que les crimes pour lesquels ces femmes y sont enfermées aujourd’hui. Que fait-on de ça, de cette institution immonde, de cette architecture pourrie par la racine où pourtant il fait meilleur être si on la compare avec d’autres prisons ? Peut-être justement parce que les crimes que les  hommes et femmes de pouvoir y ont commis sont bien pires, cela “aide” ? Ou bien est-ce justement parce que l’architecture est pensée pour “adorer” et non pour “purger” ? 

Goliarda Sapienza dit “ la prison, c’est la fièvre de notre société”. Il y a dans la fièvre une forme de transe, d’en dehors du réel.

Vous avez collaboré avec un groupe de détenues. Comment s’est constitué le groupe ? Votre travail ensemble ? Leur part dans l’écriture du film ?

L’invitation et la proposition viennent des curateurs Francesco Urbano Ragazzi. C’est eux qui ont voulu ce projet dans la prison de la Giudecca, aux Convertite, et puis c’est Vania Carlot, la fondatrice de la coopérative Tero do Penseri œuvrant dans la prison depuis vingt ans qui a rendu ce projet possible. Une fois le projet accepté par la direction, après plus de trois ans d’approches et tentatives multiples et deux ans de Covid, le reste s’est passé rapidement. Le groupe s’est formé : l’atelier a été proposé aux détenues, nous avons travaillé avec celles qui ont décidé de participer.

Au début, je leur ai montré quelques-uns de mes films et quelques références qui me semblaient stimulantes pour le travail que nous allions développer. Notamment, le film Black Narcissus (1947) de Michael Powell et Emeric Pressburger, qui a été une grande source d’inspiration – dans mon travail en général – mais plus particulièrement pour la création de l’installation permanente dans le parloir de cette prison qui fût un couvent (Prostitutes, Nuns, Actresses: Breaking the Convent Wall in Seventeenth-Century Venice. Nous avons lu l´essai de Christine Scippa Bhasin** qui contient l’histoire effarante qui constitue le cœur de mon film.

J’ai ensuite organisé trois ateliers intensifs de dessin suivant l’idée d’une fête improbable entre toutes les femmes qui habitent, travaillent ou hantent la prison des ‘Convertite’.  Une fête entre matonnes, détenues et fantômes de nonnes.

Certains dessins ont suivi à la lettre ces traces, d’autres ont fait émerger de nouvelles suggestions : arbres, dates, sèche-cheveux, pâtisseries, enfants, des objets du quotidien. J’ai organisé une chorale un après-midi avec les plus hardies, afin que nous ayons un chœur pour accompagner le morceau d´(italo)disco’ composé pour le film par le groupe Real Miracolo (non, je n’ai pas inventé le nom du groupe ! )

Elles n’apparaissent pas à l’écran mais ce qui semble être leurs archives personnelles sont une des matières du film. Comment cela s’est-il élaboré ? Et les dessins ?

Ce ne sont pas les archives personnelles des détenues qui constituent la matière du film : ce sont leurs dessins, leur travail au moment des ateliers.

C’est un aspect très important pour moi : dans le film, on voit apparaître leurs mains et leurs yeux, littéralement, à travers les dessins qu’elles ont faits de ces parties de leur corps. Mais leurs mains et leurs yeux émergent surtout à travers les images qu’elles ont créées, à travers les traits, les choix stylistiques et thématiques, les couleurs. Et puis il y a eu une séance de ‘styling’ organisée avec une designer italienne. J´ai assisté á la séance, j’ai retouché les photos et j’ai utilisé leur silhouette : c’est ce qui rend le film étrange et comique, la réalité fugace de leur corps en train de jouer les mannequins, autre forme de mascarade, et des parties de corps dessinées par elles-même.

Bien que j’aie été la réalisatrice de cette expérience et du film qui en a résulté, la matière d’Adoration est le fruit des mains et des regards des participantes aux laboratoires. Et je voudrais insister sur le mot que vous avez utilisé en premier, matière, parce qu’il me semble suggérer un enracinement dans la matérialité des vies et des expériences, un enracinement qui, je l’espère, émerge dans le film.

Il est difficile de parler brièvement de la manière dont les images ont été créées. Chaque détenue a une approche différente au dessin : une facilité ou des blocages, le désir de dessiner de manière autonome ou le besoin d’être dirigée… Dans mes ateliers, je propose des suggestions, je partage des références mais je laisse ensuite une grande liberté d’expression et j’essaie d’accompagner les tendances qui émergent spontanément.

De ce récit jusqu’à l’atmosphère finale, entre karaoké et carnaval, le mouvement du film semble être avant tout un geste libérateur et une forme de pied de nez. En quoi cela vous importait-il ? A elles ? A vous ?

Dans le cas du travail sur la Casa di Reclusione Femminile della Giudecca, comme je l’ai dit, il s’agit d’une coïncidence parfaite : le carnaval, la représentation parodique, le jeu performatif des rôles de pouvoir dans la société sont venus á moi à travers les reconstructions historiques de Christine Scippa Bhasin. Ces recherches m’ont fait découvrir qu’il y a des siècles, le théâtre a été utilisé comme moyen de libération et de subversion par les nonnes des Convertite de la Giudecca. Scippa Bhasin parle d´”infractions théâtrales” un concept devenu pour moi fondamental.

Le carnavalesque était donc déjà là, piégé dans les murs vénitiens de ce lieu ! Et cela a été le moyen pour raconter dans Adoration l’histoire des Convertite d’une manière désacralisante et libératrice.

La production de ce film a bouleversé mon rapport à la vie, je ne sais pas bien y mettre des mots. Le fait est que j’ai, depuis, une existence réelle et plus que privilégiée dans cette prison et que c’est une source de joies profondes et inexpliquées. Je le nomme le miracle des Convertite.

*Black Narcissus raconte l´histoire de sœurs anglicanes envoyées dans un  palais himalayen d´un général indien pour y établir un couvent, un dispensaire et une école. Ancien harem du général indien, situé sur un rocher venteux et escarpé, le palais trouble l’esprit des nonnes.

Interview réalisée par Nicolas Feodoroff

 

 



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Fiche technique

Italie, Norvège, Pays-Bas / 2023 / 9’

Détentrice des droits
Pauline Curnier
studiopaulinecurnierjardin@gmail.com