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APPUYÉ AU MUR
LEAN ON THE WALL

Jacques Meilleurat

Cinéaste de longue date, Jacques Meilleurat s’est toujours fait discret et signe des œuvres à un rythme contraint par une économie de bouts de ficelle. L’argument de son dernier opus met en scène cette nécessité financière : au départ supposé, un contrat fictif passé avec un éditeur pour raconter une existence traversée d’abus sexuels. Ce journal est dicté au magnétophone, vieillerie à cassettes. C’est ce que le film montre. « Bernard », nom du protagoniste incarné par le réalisateur, raconte, se raconte et prend des poses. Assis, allongé, debout, « appuyé au mur », mais aussi à danser, endiablé. Mais aussi en intercalant quelques extraits de ses films faits il y a si longtemps, et dont il est ici explicitement question, en évoquant des personnages plus que troubles, dont il est ici explicitement question. Films brefs, aériens, bricolés, de la veine de Méliès ou des surréalistes, films en contraste avec ce que la caméra offre aujourd’hui. Mais si la violence des propos ne cesse guère de passer du noir au noir, le film quant à lui dévale une pente hérissée de surprises. On se croirait en enfer, et c’est sur des montagnes russes, sans presque bouger le cadre, que Meilleurat nous entraîne, sans cesse secoués. On croirait qu’il s’agit de pratiquer en continu le lamento, et c’est un formaliste qui surgit, un formaliste passionné de son art, de ses possibles, de ses écarts, de sa liberté tout entière. Si Meilleurat s’appuie sur un mur, c’est, bien sûr, pour faire mieux, et plus haut encore, la voltige.

(Jean-Pierre Rehm)

scoubidou

Entretien avec Jacques Meilleurat

1. Après En désordre (2019), qui suivait une classe d’adolescents se préparant à la vie professionnelle, votre nouveau film, Appuyé au mur, prend la forme d’un récit intime. Quel était le projet ?
En désordre était dans le panier final de l’ACID à Cannes en 2019, le politiquement correct en a décidé autrement, deux personnes s’y sont radicalement opposées. Ensuite, le film a été au festival Indépendances et créations en octobre, j’ai été attaqué par des gens ne comprenant pas pourquoi je ne prenais pas parti. Ces deux évènements m’ont fait réagir, je me suis dit, je vais faire un film où je serai impliqué entièrement, d’où l’idée de raconter une histoire qui est presque moi, que j’ai aussi fictionnée.

2. Le film aborde crûment des questions graves en gardant une certaine distance à travers le magnétophone. Pourquoi avoir utilisé ce dispositif ?
Le sujet est grave, on parlait beaucoup de consentement à cette période, « oui, je vais raconter mon histoire avec le cinéma ». Ma femme ne m’avait jamais vu aussi heureux qu’en faisant ce film. Tout a été fait en quatre mois, de l’écriture au montage. Avec le cinéma, on peut raconter de manière très forte et très personnelle, avec l’écriture certainement aussi, mais je ne maîtrise pas les mots, les phrases, la continuité. Le magnétophone, c’est super, enregistrer des voix avec la bande magnétique, c’est un truc de mémoire, d’archive. Cet appareil d’enregistrement me fascine, c’est un acteur du film. J’aurais pu raconter l’histoire autrement avec beaucoup de détails, je n’ai pas voulu, il faudrait certainement passer à la fiction avec des acteurs jouant, enfant, adolescent, adulte, vieillissant, j’aimerais beaucoup le faire d’ailleurs.

3. Quelle place avaient les séquences de danse dans le scénario ?
Les danses, c’est pour apporter une respiration, mais pas en dehors de l’endroit où ça se tourne. Le choix du fouet et du pistolet, ce sont des objets pour des actes destructeurs, la danse finale, c’est « voilà, les choses sont réparées ».

4. Le cinéma est présent à travers des photos, le livre de Jean Douchet et surtout deux longues séquences, une en 16 mm et le film de la télévision. Quelle valeur a-t-il dans Appuyé au mur ?
Le cinéma, oui, puisque cette histoire est liée au cinéma, à la découverte du cinéma, des personnes qui m’ont initié au cinéma « amateur ». Et puis Jean Douchet, qui était très proche, c’est la seule personne qui m’ait aidé en vrai. Les photos, ce sont des films que j’aime, je ne suis pas cinéphile, je regarde seulement ce dont j’ai envie émotionnellement et esthétiquement. Le film de jeunesse, c’est un extrait de L’Aurige (1981). J’ai fait quatre films à la suite entre 1981 et 1983 : L’Aurige, Éléphant, La Promenade désorientée, À seize heures précises, tous d’une durée de 50 à 55 minutes. Le film sonore, c’est un extrait d’un film noir que j’ai fait en 2018, premier film avec des comédiens professionnels. J’ai montré un extrait du premier et du dernier film, En désordre, que j’ai tourné avant le film noir.

5. Pourquoi avez-vous choisi de tourner essentiellement en noir et blanc ?
Le noir et blanc, c’est beaucoup plus fort que la couleur, je me débrouille mieux, et puis je n’ai pas les outils performants pour tourner en couleur.

6. Appuyé au mur est un huis clos, les séquences à l’extérieur sont rares. Le sujet correspondait-il à ce parti pris ?
Oui, j’aime beaucoup le huis clos. J’ai à ma disposition un endroit idéal pour ce genre de tournage. L’envie d’avoir son propre studio me fait rêver, mes tous premiers films, je les ai tournés de la même manière que Appuyé au mur, dans un endroit clos.

7. Quelles directions avez-vous prises au montage ?
Au montage, je souhaitais que le récit soit bien rythmé.

8. Comment avez-vous travaillé avec le compositeur Antonin Meilleurat pour la musique et les chansons ?
J’ai demandé à Antonin s’il voulait bien créer une musique pour plusieurs séquences, que je lui décrivais. Pour les chansons de la fin, et particulièrement Je veux dormir, il a composé et écrit des paroles sur ce qu’il vivait personnellement avec son amie.

9. Vous êtes au scénario, à la caméra, au son, au montage, au décor, à la production. Cette démarche est-elle garante de liberté dans votre œuvre ?
Non, elle n’est nullement garante de liberté, c’est assez difficile de créer sans argent. Par exemple, le film noir de 2018, je l’ai financé moi-même, j’y ai englouti toutes mes économies, il y avait beaucoup de comédiens, pour un film totalement raté. Je préfèrerais, de loin, que chaque poste de travail soit attribué à une personne compétente.

Propos recueillis par Olivier Pierre

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Fiche technique

France / 2020 / 53’

Version originale : français.
Scénario : Jacques Meilleurat.
Image : Jacques Meilleurat.
Montage : Jacques Meilleurat.
Musique : Antonin Meilleurat.
Son : Daniel Macarol.
Avec : Rosette, Basile Meilleurat.
Production : Jacques Meilleurat (Cinq films).
Filmographie : En désordre, 2019. Gilles et Loulou, 2015. Les quinze élèves, 2003. Provisoires amis, 2000. L’orange fou, 1985. La promenade désorientée, 1983. L’aurige, 1982. Eléphant, 1981.