Entretien avec Jean-Charles Hue au sujet de LA BM DU SEIGNEUR paru dans le quotidien du FIDMarseille du 11 juillet 2010

   
Ce n'est pas votre premier film tourné dans le monde des gens du voyage. L'origine de ce projet ?
J’ai tout d’abord tenté de retrouver une partie de ma propre famille qui est restée sur les routes. Et puis c’est les Dorkel, une famille yénniche, des gens du voyage, qui m’ont accueilli comme un des leurs. J’ai donc arrêté mes recherches pour commencer un nouveau projet de vie avec ma famille d’accueil. Sept ans plus tard, je tournais un premier film en leur compagnie.

Vous les montrez voleurs de voiture. Ne craignez-vous pas le cliché ?
S’il y a un cliché, pour le dire comme ça, à voir les Gitans comme des voleurs, il y en a un aussi à chercher systématiquement à soigner, guérir l’autre ou l’opérer de son infamie pour reprendre les termes de Jean Genet. Les milieux marginaux, les derniers arrivants dans un pays sont par définition les moins sociabilisés, les moins aptes à trouver du travail surtout dans une société qui empêche toute embauche en imposant des lois et des règles à toute activité humaine. Il n’y a donc rien de surprenant à trouver dans ces milieux plus d’activité criminelle ou de futurs champions de boxe qu’autre chose. Ensuite, les Gitans ont toujours, par fierté ou par complexe d’infériorité, entretenu un combat avec le « gadjo », le non-Gitan. Toutes ces années, j’ai constaté les mêmes valeurs chez les voyageurs quant à leurs activités illicites : une simple habitude, de facilité, chez certains jeunes. Ou une façon de survivre héritée du passé pour les anciens, qui ont connu une époque bien plus difficile, qui n’était pas faite d’aides sociales et où manger était une vraie difficulté. Et puis, ceux, plus rares, qui voient dans le tchor, le vol, une destinée, un combat à livrer pour la survie du clan qui se confronte à l’ennemi juré et risque sa vie pour affirmer sa différence ou d’une manière presque religieuse affronte ses peurs et la mort pour établir ses croyances afin d’être au monde. Le film Le temps des gitans abordait le mode de vie gitan sans mentir en abordant aussi les activités les plus sombres pour mieux détacher le parcours lumineux de certains. Le jeune Accattone de Pasolini était un petit maquereau un peu bête qui va pourtant, avec ou malgré cela, suivre une route qui le fera entrevoir l’espace d’un instant quelque chose qui échappera toujours à d’autres pourtant plus juste. Peut-être que, comme le dit la Bible, « Dieu vomit les tièdes », ou que le cinéma comme la peinture aime les clairs-obscurs pour dépeindre l’âme humaine. Peut-être aussi que je raconte tout simplement l’histoire vraie de Fred Dorkel : un voleur qui change de vie après avoir croisé sur sa route un envoyé de Dieu.

Les dialogues semblent improvisés par les protagonistes. Comment avez-vous travaillé ?

Dans leur majorité, les dialogues étaient présents dès le scénario. J’ai essayé autant que possible de les écrire tels que j’ai pu les entendre chez eux. Ou bien tels qu’ils auraient pu être dits. Toutefois, avant chaque scène tournée, on se concertait tous ensemble sur les mots à utiliser ou les réactions et gestes à avoir, pour être au plus juste de la situation. Et bien sûr, certains passages ont été improvisés sans qu’aucun des acteurs ne perde de vue le sens principal à donner à la scène. Il faut dire que leur talent d’acteur a étonné tout le monde. Sauf eux, car comme ils disent : « On n’a pas le choix. Pour survivre, il faut être plus malin et plus rapide que le gadjo. Dis-nous ce qu’il faut faire et on le fera ! ».

Le travail de la langue est très affirmé.
J’avoue mon amour pour la coquille. Ce jargon a justement été créé pour n’être compris que par ceux d’un même clan, et pouvoir parler des mauvais coups sans se faire comprendre par l’autre clan. La coquille a donc une vraie raison d’exister, une vraie utilité. Si elle est belle ou sonne bien, elle est avant tout utile. La beauté ne préexiste pas et n’est pas recherchée. C’est pour moi presque une définition de l’art, comme Genet l’imaginait pour la poésie : « Le poète s’occupe du mal. C’est son rôle de voir la beauté qui s’y trouve. »

Autant qu'au langage, sinon plus, vous accordez de l’importance aux corps.
Certaines personnes ont la chance d’avoir un corps qui raconte une histoire. Fred en est presque une caricature. Ses tatouages, comme ceux de Joseph, racontent qu’ils sont passés par le chtar, la prison.Tout fait signe et dit quelque chose d’eux. La couleur de leur peau exposée au soleil, les mains marquées de multiples traces d’efforts, les vergetures et les deux grandes cicatrices sur le cou qui montrent que Fred s’est fait égorger deux fois et comme un miraculé y a survécu. A Paris, il y a un demi siècle, on pouvait voir des combats de tatouages. Il fallait exposer tour à tour ses tatouages à une aiguille magnétisée posée à la surface d’un verre d’eau comme une boussole improvisée. Si l’aiguille se fixait sur votre tatouage comme elle l’aurait fait sur le nord alors vous étiez le vainqueur. Un tatouage, comme un corps, s’il raconte une histoire puissante peut magnétiser ou opérer par magie. Le corps de Fred est comme un totem pour moi : je tourne autour avec ma caméra comme une aiguille qui ne quitte pas le nord… C’est la direction que je dois prendre pour ne pas me perdre.

Le travail de l’image ?
J’aime poser un cadre et attendre qu’il se passe quelque chose dans le plan qui va m’étonner ou que je vais trouver beau. J’aime les cinéastes du plan. C’est le cérémonial qui m’intéresse. Il faut poser sa caméra au bon endroit, et laisser les corps apporter le mouvement. Je pense à Paradjanov en disant cela. Mais j’aime autant le plan séquence en mouvement pour arriver au même résultat. C’est juste qu’il est plus difficile de l’obtenir. Je suis content de l’un d’entre eux pour le film où la caméra tourne sur elle-même. Mais là aussi, je pense à Paradjanov, dans son premier film. Avec le plan séquence en mouvement, la caméra prend vie, comme une conséquence logique du cérémonial. La caméra devrait toujours être comme chez Jean Rouch l’un des objets du culte que l’on tourne, et sa position et son mouvement ne pourrait alors découler que de cela.

Le chien blanc était déjà présent dans un de vos films précédents. Une signification particulière ?
Le chien blanc est apparu pour la première fois dans Un Ange. C’était déjà la même histoire : Fred Dorkel racontant sa rencontre avec l’ange. Mais c’était aussi un documentaire, et j’avais utilisé le chien blanc pour représenter une image possible de l’ange. Je dirais aujourd’hui que La BM s’est créée dans le temps, sur plusieurs films, en expérimentant l’image et la narration pour enfin trouver sa forme.

Propos recueillis par Nicolas Féodoroff

 

 

 

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