Entretien avec Manon de Boer au sujet de SYLVIA KRISTEL – PARIS

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 3 juillet 2004

   
Pourquoi avoir choisi de faire un portrait de Sylvia Kristel, comédienne devenue une icône dans l’imaginaire cinématographique pour son rôle d’Emmanuelle ?
C'est un ami qui m'a un jour présenté Sylvia Kristel et tout de suite, j'ai été frappée par la manière dont elle racontait les histoires. Une autre chose qui m'a plu dans ces histoires est qu'elles peignent les années 70, qui me sont proches parce que ce sont les années de mon enfance.

Ce portrait des années parisiennes de Sylvia Kristel adopte un parti pris significatif : elle n’apparaît que dans trois brèves séquences. Comment avez-vous envisagez ce portrait ?
J’ai conçu ce portrait autant comme un portrait de Sylvia Kristel que comme un portrait de son image dans la mémoire collective, c'est-à-dire celle que les spectateurs ont gardé d'elle comme actrice du film Emmanuelle. Elle apparaît seulement trois fois dans le film, comme elle est aujourd'hui, plus âgée, différente. Ne pas la montrer davantage était pour moi un moyen de laisser le spectateur projeter l'image qu'il a gardée d'elle en mémoire sur le récit qu'elle raconte aujourd'hui. Si je l'avais filmée en train de raconter son histoire, je crois qu'il y aurait moins d'espace pour cette projection. La montrer peu était un moyen de laisser se juxtaposer ces images différentes,passées et présentes.

Sylvia Kristel regrette à un moment que son récit soit « un peu flottant » et ne parle pas assez de« la véritable beauté de Paris ». Le film aussi semble dériver et se substitue à ses désirs en nous montrant justement la ville.

En fait, je n'ai pas vraiment cherché à instaurer un rapport de complémentarité entre le récit de Sylvia et le Paris dont elle dit n'avoir pas assez parlé. J'ai voulu que les images flottent aussi, à l'image de son récit. Elles se veulent plus un reflet du Paris mental qu'elle évoque dans ces histoires que du « beau Paris. » J'ai essayé de retrouver dans le Paris d'aujourd'hui le Paris des années 70, y compris celui de la périphérie, avec ses immeubles pas toujours beaux, en construction. Un Paris qui s’est construit pendant qu’elle y a vécu, mais qu’elle n’a pas connu.

Quelles raisons ont déterminé le choix du super-8 pour le tournage ?
Des raisons financières d'abord, mais aussi parce que le super-8 aidait à maintenir l'ambiguïté temporelle que propose le film, qui oscille entre les années 70 et aujourd'hui.

Le film est divisé en deux parties qui diffèrent sensiblement par les plans choisis et le discours de Sylvia Kristel. Pourquoi cette seconde prise ?
Pour inviter le spectateur à confronter la Sylvia Kristel qu'il a en mémoire et celle qu'il entrevoit dans le film. Mais le film interroge aussi le souvenir que Sylvia Kristel a d'elle-même. J'ai fait cette deuxième prise parce que je voulais juxtaposer deux récits différents de la même histoire par la même personne. On ne raconte jamais une histoire, y compris la sienne, de la même façon. Ces différences montrent que l'identité personnelle n'est pas fixe :elle se reconstruit à travers les récits de soi.

Le premier monologue est postérieur au second, chronologiquement.
En renversant l’ordre chronologique des récits, je voulais jouer avec le souvenir que le spectateur a gardé de la première partie. La première fois que Sylvia raconte son histoire à Paris, elle est assez elliptique sur la première période de sa vie parisienne. La seconde fois, elle raconte la même histoire avec beaucoup plus de détails. Du coup, on a tendance à remplir les "trous"avec ce qu'on sait déjà, et cela invite à se questionner sur ce dont on se souvient. A l'inverse de ce qui se passe généralement : la première fois qu'on raconte une histoire, on est synthétique et ensuite, plus on la raconte,plus l'histoire devient détaillée et élaborée. Cela dit, je n'avais pas l'idée de renverser les récits avant de passer au montage. C'est à ce moment que je me suis rendue compte que je préférais le film dans cet ordre-là.

Le film est aussi un essai sur l’impossibilité de réaliser une biographie au cinéma.

Je ne voulais pas montrer une histoire qui enchaîne les causes et les effets et qui essaie, du coup, d'expliquer la vie de quelqu'un. Je souhaitais plutôt remettre en question l'idée même du genre biographique. L'un des moyens d'y arriver était justement de montrer par la juxtaposition que l'histoire d'une personne, même racontée par elle-même, n'est jamais fixe, parce qu'elle change avec l'humeur et les circonstances qui font le moment de la narration. Si j'ai été séduite par la manière dont Sylvia Kristel raconte les histoires, c'est aussi parce que ses récits ne sont pas des récits qui enchaînent causes et effets Elle a naturellement tendance à utiliser peu de « puis, alors, parce que… ». C'est aussi de là que vient l'impression de flottement. Elle contribue d’elle-même à remettre en question le récit traditionnel de soi.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

FaLang translation system by Faboba