Entretien avec Marie Voignier au sujet de HINTERLAND

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 11 juillet 2009

   
Quelle est la genèse de Hinterland ?
J’ai lu un article dans le journal qui annonçait la récente ouverture du lieu, en 2005. La photo accompagnant l’article était fascinante : le créateur de Tropical Islands se tenait emmitouflé dans son manteau devant l’immense halle en arrière plan sur un gigantesque terrain vague. J’ai découpé l’article et je l’ai rangé dans un coin, « au cas où ». Deux ans après, je suis retombée sur cette coupure et en faisant quelques recherches, j’ai découvert l’étrange histoire de ce lieu et notamment son passé militaire ; j’ai passé de longs moments sur les forums de fans de la chose militaire soviétique et est-allemande… Je me suis alors décidée à aller voir. J’ai alors rencontré le producteur de Capricci Films, Thierry Lounas. Je lui ai parlé de Tropical Islands et il a été partant. Au même moment, Pierre Bal-Blanc, directeur du centre d’art contemporain de Brétigny, m’a proposé de coproduire ma prochaine vidéo. C’est comme ça que le film a pu se faire. J’ai fait un repérage fin 2007, avec mon amie et « conseillère » (« assistante réalisation » n’est pas vraiment le terme adéquat) Stefanie Baumann. Nous avons rencontré quelques villageois et passé des jours, difficiles, dans le dôme. J’ai déjà beaucoup filmé, sans autorisation encore, et une version de ces repérages sous forme d’installation vidéo a été montrée à Cinéma du Réel en 2008. Puis le tournage a eu lieu fin 2008 dès que l’on a eu l’autorisation de Tropical Islands. Nous sommes alors parties avec un ingénieur du son, Ralf Küster

A travers l’histoire de Tropical Islands vous évoquez aussi l’histoire de l’Allemagne de l’Est avant et après la chute du mur, quel était votre projet d’origine ?
C’est cet aspect qui m’a d’abord intéressé dans ce lieu. Sur quelques kilomètres carrés se trouvaient résumée une bonne partie de l’histoire est-allemande : la fin du troisième Reich, l’installation des Soviétiques, la vie en RDA, le départ des troupes bien après la chute du mur et enfin l’arrivée brutale du capitalisme. Ce territoire a traversé tous les contrastes historiques et les contradictions politiques des soixante dernières années. D’autres contradictions sont apparues aujourd’hui : on convoque l’« authenticité » tropicale, mais on expulse les immigrés ; on célèbre l’exotisme et la globalisation mais on ignore les actes xénophobes dans la région. Tropical Islands n’est pas seulement un énième parc de loisirs : il est symptomatique de la manière dont notre société tente de s'affranchir, cyniquement, des contraintes de l'espace et du temps.

Dans ce parc tropical, vous filmez cette nature luxuriante et ses vacanciers mais aussi l’artifice : les décors et les travaux d’entretien par exemple.
Oui, c’est un point indispensable pour moi : il me semblait particulièrement important de filmer l’incroyable déploiement de moyens pour assurer l'entretien de l’« usine à rêve » qui compte 500 employés et est ouverte 24h/24, 365 jours par an. Je voulais montrer la difficile élaboration du rêve tropical comme quelque chose de non immédiat, de non naturel, comme le résultat d'un effort. Tropical Islands, comme tout parc d’attraction, doit développer un énorme travail pour nous proposer une réalité transformée. Pour que l’effet d’illusion fonctionne, il ne faut pas en principe en voir les ficelles ou la laborieuse mise en place. Mais Tropical Islands est tellement ambitieux et surdimensionné qu’on y travaille en permanence. Le décor évolue, la forêt se développe, les concepts changent. Je me suis donc intéressée à ceux qui fabriquent (les jardiniers et les employés à l’entretien) et à ceux qui conçoivent (le directeur marketing) ce décor au jour le jour.

La philosophie du directeur de marketing est très significative sur le passage à l’économie libérale de l’Allemagne de l’Est : « Le mythe de la fraternité mondiale qui rejoint la gestion d’entreprise. »
Oui. Le directeur marketing, M. Wilkens, est sidérant de lucidité entreprenariale. C’est une sorte de moulin à concepts. Il s’approprie un nombre incroyable de références tous azimuts qu’il réutilise à sa manière pour servir son projet. Il m’a d’ailleurs donné quelques conseils pour le film car il trouvait que mes intentions n’étaient pas très bien présentées. Pour lui, tous les chemins mènent à la gestion d’entreprise. Il tente de faire un lien entre tout : l’histoire du lieu, le concept de Tropical Islands, l’extrême droite, sa gestion du personnel. L’intégration de toutes les contradictions dans un discours total, anhistorique, présenté comme naturel, est très caractéristique d’une certaine approche contemporaine du politique. A Tropical Islands, M.Wilkens essaie par exemple d’intégrer son concept de fraternité mondiale dans les relations de travail : il est exigé des employés de tutoyer leur chef. Il se sert des auteurs et des idées philosophiques pour asseoir sa direction de l’entreprise. Je ne sais pas à quel point il y croit lui-même ou s’il ne fait que donner de l’épaisseur à ses propositions commerciales et managériales. Le passage à l’économie libérale en Allemagne de l’Est a été extrêmement brutal. Les usines d’Etat et les coopératives agricoles ont fermé parfois du jour au lendemain. On a du mal à s’imaginer aujourd’hui comment tout un système économique puisse s’arrêter net comme cela. Des emplois de type travaux d’intérêt général ont été massivement créés. Ce sont eux qui, à Krausnick, ont permis de démanteler les casernes soviétiques par exemple. Brigitte, l’une des deux dames que l’on voit dans le film, a été toute sa vie animatrice pour enfants. Après la réunification, elle a fait ces travaux d’intérêt général pendant quelques années avant d’être mise en préretraite. Mais beaucoup n’ont pas réussi à reprendre pied dans la nouvelle économie. D’autres, comme Karl-Heinz Lindt, l’épicier du village, s’en sont bien tirés. Etant donné cette situation difficile, Tropical Islands est accueilli dans la région comme une bénédiction pour l’emploi

Tropical Islands peut être considéré comme une utopie capitaliste moderne.
On peut effectivement voir Tropical Islands comme une version contemporaine et capitaliste de l’utopie. Et c’est précisément le même système qui propose aux uns l’évasion (bien qu’illusoire et scénarisée) et qui impose aux autres la brutalité de sa politique migratoire. Cela fait partie du même mouvement, l’un rendant possible l’autre.

Le film est composé essentiellement de plans fixes avec de rares mouvements de caméra, pourquoi ce choix ?
Je n’ai utilisé de mouvements de caméra que quand cela a été rendu nécessaire par l’action ou pour donner un sens particulier à un plan. Je ne sais pas ce que j’aurais fait de différent si j’en avais eu les moyens… Qualitativement, j’aurais peut-être fait un ou deux travellings au lieu des panoramiques ; et j’aurais aussi peut-être fait appel à un steadycamer pour un ou deux plans dans les casernes. Mais je n’en aurais pas fait beaucoup plus je pense. Les mouvements de caméra un peu compliqués (avec une grue par exemple) introduisent une dramatisation qui ne convient pas pour un film comme Hinterland. Cela implique aussi le point de vue d’une certaine forme de narrateur, cela aurait été incohérent ici. Le plan fixe m’offre une grande liberté d’écriture. Avec des mouvements de caméra, le montage est plus contraint, car on ne peut pas enchaîner facilement les mouvements entre eux. Cela oblige aussi à anticiper un minimum le film au moment du tournage, à avoir écrit un scénario, ce que je ne veux pas faire du tout. Il m’arrive cependant d’utiliser plus de mouvements dans d’autres de mes films, lorsque la part de mise en scène est plus importante. Formellement, j’aime les possibilités données par la rigidité du plan fixe. A l’intérieur de Tropical Islands, les perspectives offertes par le décor ne fonctionnent qu’en plan fixe ; l’effet carte postale, comme l’illusion de la perspective dans la scène de théâtre à l’italienne, n’agit qu’à partir un point de vue fixe. Dès que la caméra se décale, l’effet d’illusion s’écroule. Je préfère amener cet effondrement par d’autres biais plus composés et morcelés qu’un simple mouvement de caméra. Il faut doser. J’ai fait un travelling avant sur un chemin de la forêt tropicale. L’effet produit est intéressant, cela amène une certaine étrangeté. Mais si la caméra bougeait tout le temps, je perdrais sans doute le sens ou l’effet de ces mouvements. Pour filmer les personnes qui parlent, je préfère généralement la frontalité du plan fixe et le format interview. Il y a quelque chose dans cette convention qui m’intéresse. J’ai l’impression que c’est moins intrusif que le fait de suivre quelqu’un avec la caméra. Quand la caméra est posée sur un pied face à la personne filmée, celle-ci peut (théoriquement) décider de sortir du champ. Ça se sent dans l’image. Quand on a la caméra à l’épaule et qu’on suit quelqu’un, il n’y a pas d’échappatoire pour la personne filmée. C’est pour cela que je ne filme à l’épaule que les gens très à l’aise avec la caméra, ceux qui aiment ou demandent à être filmés, comme Karl-Heinz, l’épicier de Krausnick.

Comment avez-vous pensé la structure d’ensemble et le montage en particulier ?
J’ai fait le montage seule, avec les difficultés que cela implique. J’ai essayé plusieurs structures, plus ou moins décousues, plus ou moins chronologiques. Je me suis finalement décidée pour une forme assez organisée. J’ai travaillé la structure d’après le discours du directeur marketing qui se développe en parallèle avec les différentes phases de l’histoire du lieu : l’aéroport soviétique, puis les zeppelins, et enfin ce territoire aujourd’hui. Ça a l’air simple, mais ce n’était pas facile d’arriver à cette clarté tout en maintenant la tension entre ces deux registres. J’avais beaucoup de rushes qui abordaient la question de la vie en RDA et le passage à la réunification. C’était une matière vraiment riche. J’ai dû les écarter pour donner plus de force à la structure d’ensemble et pour parvenir à mieux maîtriser le rythme. Il y avait toute la découverte du décor et de l’illusion à Tropical Islands à amener de façon progressive, parallèlement au déploiement du discours du directeur marketing. Il fallait aussi donner des informations factuelles et historiques sur le lieu et c’était, je crois, le plus difficile. La quantité d’informations et la manière dont on les délivre est une question de réalisation importante. Mais quand après des semaines d’essais on trouve une structure qui répond à la complexité du propos, c’est assez agréable de travailler le rythme et la montée en puissance des images. Comme je n’écris pas mes films avant de les tourner, le montage en est la phase décisive.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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