Jean-Christophe_Meurisse

Entretien avec Jean-Christophe Meurisse au sujet de IL EST DES NOTRES paru dans le quotidien du FIDMarseille du 8 juillet 2013

Vous êtes le fondateur et le directeur artistique des Chiens de Navarre, comment s’est créée cette compagnie ?
La compagnie s’est créée en 2005. nous nous connaissions tous déjà depuis un certain temps, mais nous venions de différents horizons. J’ai eu envie de rassembler une bande et que celle-ci soit, avant tout, entièrement libre dans son envie de théâtre. il nous semblait qu'il y avait tant, encore, à inventer. et que nous pouvions, enfin, faire tout ce qu’on nous avait dit de ne jamais faire sur un plateau de théâtre. C’était un peu comme si tous les cancres d’une école se rassemblaient pour tenter quelque chose.

Il est des nôtres est votre premier film après plusieurs mises en scène de théâtre, pourquoi ce passage au cinéma ?
L’effet de réel, c'est-à-dire cette impression que l'on cherche à susciter chez le spectateur de nos spectacles que les choses s'inventent sous ses yeux, tout comme cette façon de nier le plateau comme espace circonscrit et coupé de la salle, a souvent pu donner la sensation que nous faisions du cinéma au théâtre. le passage de l'un à l'autre s'inscrit donc pour moi dans une suite logique. J’avais également l'envie de raconter des histoires autrement que par le spectacle vivant. et celle de Il est des nôtres était plus cinématographique que théâtrale. l’idée de réclusion est plus difficile à rendre sur un plateau de théâtre.

Le film est une adaptation de vos pièces ou une création originale ?
C'est une création originale, même si certains moments s'inspirent indirectement de scènes des spectacles. Ça n'a rien d'étonnant, dans la mesure où on retrouve dans le film certaines obsessions qui sous-tendent mon travail.

Comment avez-vous écrit le scénario et quelle est la part d’improvisation ?
Pendant longtemps, il n’y a eu aucun scénario. J’ai eu la chance de rencontrer un producteur, Emmanuel Chaumet, capable d’accepter cela. J’ai beaucoup de mal à nommer les intentions de mes projets, au départ. Je les ignore la plupart du temps. elles surgissent pendant le travail de plateau, et même après. J’installe souvent des cadres ou des situations suffisamment ouverts pour que je puisse être dépassé par ce qui va se raconter au moment présent. en gros, je cherche toujours à me faire dépasser par ce que je mets en place. D’où la difficulté à nommer des intentions, une fiction, des mois à l'avance. au début, il n’y avait qu’un lieu et qu’une information : un reclus vit dans une caravane, dans un hangar, depuis plusieurs années, au centre d’une ville. Quelques semaines avant le tournage, j’ai imaginé tout un tas de situations pour cet ermite, sans jamais écrire les dialogues. Comme je le fais au théâtre en règle générale. Je laisse les acteurs trouver avec moi, par le biais de l’improvisation, les rapports entre eux et les dialogues. C’est un travail réalisé ensemble. Je pars d’eux. Je ne peux rien faire sans eux.

Les comédiens d’Il est des nôtres font tous partie de la compagnie ?
La plupart font partie des Chiens de navarre mais pas tous. Thomas de Pourquery, par exemple, le personnage principal, n’est pas de la compagnie, ni même acteur. C’est un musicien de freejazz reconnu en france. Je n’ai pensé qu’à lui quand j’ai rêvé ce film. la nature de thomas correspondait parfaitement à cette étrange réclusion, précisément parce qu'il est pour moi tout le contraire de ce que je peux imaginer d’un ermite : il a un physique puissant, il mange, il boit, il prend l’autre fort dans ses bras. C’est un épicurien, un jouisseur de tous les instants et avec chacun.

Vous développez des séquences hétérogènes autour de lui, en mélangeant les genres, comment avez-vous réfléchi à la composition d’ensemble ?
Au tournage, j’ai voulu tout essayer, tout faire avec et autour de thomas. mélanger effectivement les genres. J’ai voulu tout filmer et tout garder. il y a eu beaucoup d’heures de tournage. C’est au montage, ensuite, que le film s’est choisi et fait. il fallait trouver cette alchimie entre toutes les scènes ; que je les ressente fortement dans un montage sans pour autant les expliquer dans leur sens direct et leur transition. Observer, ressentir la réclusion de thomas sans pour autant avoir besoin d’un canevas narratif ou de liens explicatifs, psychologiques ou fictionnels. avec Carole le page, la monteuse, la composition d’ensemble s’est faite plus avec des émotions qu’avec des idées.

Quelle est la place de la musique dans le film ?
Importante. On danse dessus, quel que soit l’âge. On la pratique, quel que soit l’âge aussi. et si elle accompagne certaines passions, si elle les souligne, ce n'est pas comme un habillage factice, mais pour en extraire ce qu'elles ont de "spectaculaire".

Le titre a changé plusieurs fois, pourquoi il est des nôtres ?
Dans cette forme de travail, je ne trouve les titres qu’à la toute fin. Quand je peux enfin mettre des mots sur mes premières intentions. Quand le film est devenu réel et tangible. Ce titre est venu comme une évidence, mais au dernier moment. même en vivant retiré, thomas n’a peut-être jamais été autant des nôtres. “il est des nôtres” rappelle aussi bien la chanson paillarde qu’un cri d’amour à notre humanité.

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble est votre dernière création au théâtre, quel est le projet ?
Le mieux, je pense, est de vous renvoyer au court texte que j’ai écrit pour présenter cette dernière création, et que les spectateurs pouvaient lire dans le programme du spectacle : « notre besoin de consolation est impossible à rassasier » écrivait si fort stig Dagerman, seul au fin fond de sa forêt suédoise. au milieu des montagnes comme au milieu des feux rouges, nous avons tous le même cri désespéré, la même continuelle et difficile recherche de consolation qui nous anime pour continuer à vivre et affronter le monde. C'est si bon alors de se réunir (en cercle et chaussettes de préférence) pour s’écouter les uns les autres, pour tout remettre à zéro et panser nos plaies. Quitte à perdre la raison, ou l'élocution. les Chiens de navarre tentent ainsi l’expérience spectaculaire de la réconciliation avec soi-même. pour mieux interroger l’enfant triste qui claque des dents en nous.

Propos recueillis par Olivier Pierre
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