2015 Grand Prix d'honneur

Beauviala1


Jean-Pierre Beauviala, fondateur d’Aaton a reçu le premier GRAND PRIX D’HONNEUR du FIDmarseille lors de la cérémonie d’ouverture du festival 2015.


Au début des années 1960, Jean-Pierre Beauviala est diplômé de l’université de Grenoble, un doctorat d’électronique en poche, et commence à enseigner. Responsable du ciné-club de l’université, il est vite pris du désir de filmer. Ce sera Grenoble, dont il veut, lui qui est passionné d’urbanisme, filmer les espaces urbains de cette ville ancienne dont il fera son fief. Connaisseur expert en électronique, avide d’expérimentation et doué d’un sens certain de l’artisanat, il entreprend de modifier l’outil en fonction de ses besoins et adapte une caméra Arriflex 16 mm d’occasion et un enregistreur Nagra en les couplant à des moteurs Quartz, première étape vers la liberté de l’opérateur. Cette idée du « marquage temps », qui permettra la rupture du cordon ombilical entre la caméra et l’enregistreur, a de beaux jours devant elle. Le film ne verra finalement jamais le jour, mais Beauviala se retrouve créateur d’instruments - ingénieux, complexes et surtout, vivants. La société Eclair, fabricant de caméras, engage l’audacieux jeune homme dans son équipe d’ingénieurs. La caméra Éclair 16, équipée d’une crosse d’épaule ajustable, dont le magasin enregistre le son en même temps que l’image, et dotée d’une « griffe douce », est libre et silencieuse – deux qualités que Beauviala recherche, lui pour qui « une caméra doit être la continuité d’un organe ». Révolution dans le paysage cinématographique, ce dispositif qui se développe parallèlement de l’autre côté de l’Atlantique sera pleinement utilisé par des cinéastes précurseurs du cinéma documentaire américain tels que Richard Leacock ou D.A. Pennebaker. Au début des années 1970, lorsqu’Eclair déménage à Londres, Beauviala quitte le fabricant pour créer sa propre société : Aaton, baptisée d’après le dieu du soleil Aton. Le double A initial a le bon goût de le placer devant son concurrent Arriflex dans les annuaires et ce nom devient synonyme de petites caméras particulièrement ergonomiques et silencieuses, conçues pour le tournage à l’épaule. Elles vont tout changer à la manière de faire des films à une époque où les réalisateurs tournent dans les rues, rapidement, avidement, au plus près du réel. En 1972, le premier modèle de la caméra Aaton super 16 mm est présenté : son ergonomie est révolutionnaire - on l’appellera le « chat sur l’épaule », elle possède un viseur vidéo incorporé, et elle devient vite un incontournable des tournages. Beauviala ne s’arrête pas en si bon chemin et au cours des décennies suivantes, ne cesse de pousser plus loin les limites de la portabilité des caméras, en prenant en compte les évolutions techniques et notamment, l’arrivée de la vidéo. L’avant-gardiste « Paluche », la première petite caméra vidéo de haute qualité, en est un exemple frappant. Beauviala est le premier à enlever la caméra de l’épaule, pour la mettre au bout des doigts. Prise en main aussi bien par des réalisateurs que des artistes vidéastes ou des danseurs, elle ouvre la voie à un cinéma toujours plus libre. La liste des innovations qu’on lui doit est longue : des caméras légères devenues mythiques, dont l’A-Minima est certainement la représentante la plus remarquable (une caméra 16mm de seulement 2kg, adoptée notamment par les frères Dardenne), au time code, jusqu’au prototype hybride « Pénélope », en passant par le 35 mm à 2 perforations et le Cantar, l’enregistreur numérique de sons le plus utilisé sur les tournages du monde entier, etc. Ce qui fait la différence ? La capacité de Beauviala à écouter les réalisateurs, les ingénieurs du son, leurs besoins et leur désir de rapprocher le cinéma de la vie, en allégeant le poids de la technique. Il a collaboré avec Rouch, avec Depardon, avec Godard. Pour lui, au début des années 1980, il a conçu le prototype de la 8-35 : « une caméra qu’il puisse mettre dans son panier pour aller filmer les coquelicots » - c’est ce que lui demandait Godard. Rêveur, mais aussi fabricant, Jean-Pierre Beauviala a su trouver des solutions et même anticiper l’évolution des techniques, en concevant, au sein d’une petite structure pourtant très fragile à côté des géants de l’industrie, des prototypes qui nourriront encore pour longtemps les rêves des ingénieurs et les désirs des cinéastes. Ami et collaborateur des plus grands réalisateurs depuis la Nouvelle vague, inventeur et artisan de génie, détenteur d’un savoirfaire qui le place à la pointe des évolutions et des défis techniques actuels, il a contribué et continue de contribuer à changer le cinéma peut-être plus qu’aucun autre. C’est un honneur de mettre cet acteur de l’ombre, enfin, dans la lumière.

Céline Guénot

FaLang translation system by Faboba