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JorgeLeon

Entretien avec Jorge Léon au sujet de BEFORE WE GO paru dans le quotidien du FIDMarseille du 5 juillet 2014

D’un côté des êtres affectés, malades ; de l’autre, des a rtistes . Comment avez-vous fait la rencontre des uns et des autres ? Et comment est née l’idée de leur rencontre?
TO PAZ est un centre de soins palliatifs à Bruxelles, un lieu qui accueille des personnes atteintes de maladies dites incurables. Je connais bien cet endroit, j’y suis régulièrement invité à proposer des ateliers de création. C’est au contact des ces gens que l’idée du film est née : aborder les questions de la mort, de sa représentation, avec des personnes en fin de vie. Les artistes dans le film forment un peu la famille artistique que je me suis choisie, de laquelle je me sens proche. Ce sont des personnalités très différentes mais un lien affectif très fort nous lie à travers nos pratiques artistiques respectives. Nous sommes attentifs au travail de chacun et nous collaborons régulièrement les uns avec les autres. Le monde de la maladie est généralement vécu comme un monde du retrait, de l’ombre. Être malade s’est souvent vivre à l’abri des regards par crainte d’être jugé, rejeté. A l’inverse, les artistes à qui j’ai proposé le projet sont des artistes de la scène, du mouvement, ils mettent constamment leur corps en jeu dans leur pratique, ils le confrontent au regard. Il m’a semblé important de créer les conditions propices à la mise en résonance de ces deux mondes de l’ombre et de la lumière.

Avec grâce et précision, vous filmez la rencontre de deux mondes, comment votre intuition a-t-elle été guidée ?
Il était clair pour moi qu’afin de travailler la forme du film que je désirais réaliser, il fallait se déplacer du contexte strictement thérapeutique. L’idée de la migration était très présente dès le début du projet. Je voyais chaque personnage comme un migrant, j’imaginais chacun d’eux traversant des frontières, dépassant des limites non pas strictement territoriales mais aussi symboliques, métaphoriques. J’étais désireux d’explorer avec eux les territoires sensibles des passions humaines. En chemin, ils rencontrent des artistes, des nomades et ensemble ils s’autorisent à aller là où on ne les attend pas. Le film, à sa façon, se construit sur ces avancées. Faire l’expérience de la force du collectif face aux questions extrêmes que la fin de vie génère, des questions liées à la mort qui nous renvoient pourtant toujours à la radicalité de notre solitude, c’était aussi un enjeu important du film et sa conception a été pensée en nourrissant constamment ce paradoxe.

Hormis quelques plans au début, tout se déroule, coulisses comprises, dans l’Opéra de la Monnaie de Bruxelles : pourquoi cette unité de lieu ?
En effet, au début du film, Lydia et Noël quittent leur espace de vie domestique et migrent vers La Monnaie, lieu emblématique de la représentation du tragique. C’est à la fois un lieu de création et un espace de représentation très chargé de sens et d’histoire(s). L’Opéra en tant que forme artistique nourrit toujours cet idéal de l’oeuvre totale et il me semble que les espaces de La Monnaie sont habités de cette ambition. Je voulais travailler en périphérie de la grande salle, dans les coulisses, les ateliers. Lors de mes premières visites dans ces lieux, j’ai été frappé par la prégnance des corps représentés. Je voyais des corps ou des bouts de corps partout, des membres moulés, peints, rapiécés, des corps dépecés, exaltés, pétrifiés. Il est évident que tout cela est venu nourrir une réflexion sur l’impermanence de notre vie d’humain et sur cette étrange nécessité de laisser des traces de cette existence corporelle. Ce lieu autorise aussi une forme de liberté dont j’avais besoin pour l’écriture du film. Ce sont des espaces inspirés et donc inspirants. J’ai traité La Monnaie comme un personnage à part entière. Lorsque je communiquais avec mes collaborateurs, je décrivais La Monnaie comme un espace de transition, le lieu de la transformation.

Comment s’est opéré le choix des musiques : de Purcell à Nick Cave - outre le répertoire de la mort ? Le travail avec Van Dam ?
J’ai rencontré Reinder Pols, le dramaturge de La Monnaie, ce fut une rencontre importante. Nous avons échangé sur les divers modes de représentation de la Mort à l’Opéra et sur la façon dont cette représentation a évolué historiquement, depuis ses origines jusqu’à nos jours. Mort héroïque, Mort sublimée, Mort patriotique, Mort romantique, Mort obscène… Je lui ai proposé d’isoler les scènes du répertoire où le personnage principal meurt, d’extraire ses derniers mots. Le choix de la Lamentation de Didon, l’aria écrit par Purcell est né de ces échanges. Je nourris le projet de convoquer un jour tous ces personnages tragiques du répertoire qui viendraient sur scène juste pour mourir, ensemble, singulièrement, simultanément… Nick Cave, c’est le choix du coeur, c’est la force immense de ces paroles : « And I’m not afraid to die ». Ce qui relie ces deux morceaux, c’est le fait qu’ils soient interprétés par des musiciens que je filme au travail. Il ne s’agit pas de coller une musique de film sur des images, des visuels. L’enjeu est de filmer le corps au travail, de rendre tangible la force créatrice qui se dégage de ce travail. Quant à George Van Dam, c’est un complice de la toute première heure, son talent et sa sensibilité sont une source d’inspiration précieuse qui m’accompagne depuis de nombreuses années.

Votre prochain projet de film est au FIDLab, pouvez-vous nous l’évoquer ?
Le projet, dont le titre provisoire est Mitra s’inspire d’emails échangés entre Mitra Kadivar, psychanalyste iranienne résidant à Téhéran et le psychanalyste français Jacques-Alain Miller. Mitra Kadivar est internée en psychiatrie suite à une plainte déposée par ses voisins qui voyaient d’un mauvais oeil son projet de transformer son appartement en centre d’accueil pour toxicomanes. Cet échange de mails nous plonge au coeur de la bataille que mène une femme pour sa survie et déploie de façon très concrète toute la puissance d’une éthique de la solidarité. J’ai décidé d’aborder ce récit sur le mode opératique, d’extraire de cette correspondance sa dimension tragique. L’appel à l’aide de Mitra est un hymne au désir dont je voudrais prolonger la portée à travers un ciné-opéra. J’en suis au tout début de l’écriture et pour la première fois je me risque à l’exercice d’une présentation publique ici à Marseille.

Propos recueillis par Fabienne Moris

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