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Entretien avec Dora Garcia au sujet de THE JOYCEAN SOCIETY paru dans le quotidien du FIDMarseille du 4 juillet 2013

On sait que James Joyce a prédit que Finnegans Wake serait lu pendant des siècles. Comment avez-vous connu ces cercles – et celui-ci en particulier, à Zurich ?
Ce film fait d’une certain façon d’une trilogie qui a commencé à trieste avec The Deviant Majority (2010, un film à propos de la « révolution» menée par Basaglia), un movement anti-psychiatrie qui a supprimé, du moins sur le papier, les hôpitaux psychiatriques en Italie. Pendant ma visite là-bas, j’ai découvert le musée Joyce / Svevo. De cette relation entre Italo Svevo et James Joyce est venu le second film de la trilogie, The Inadequate (2011), dans lequel j’ai appris l’existence d’une conférence donnée par Svevo intitulée Ulysse est né à Trieste et en effet Ulysse a été commencé à Trieste. En suivant la trace d’Ulysse de Trieste à Zurich - à cause de la guerre - et parce que je voulais voir la tombe de James Joyce là-bas, j’ai découvert la Fondation James Joyce de Zurich et leurs lectures de Finnegans Wake. Elles avaient tout pour me plaire : le livre comme une totalité (le Livre), le texte comme une transcription du subconscient, une société secrète, la dévotion, le temps suspendu.

Plusieurs de vos films (dont The glass wall qui a été montré au FID en 2004) ont à voir avec l’interprétation et ses implications sur le plan social. Lire ensemble, rassembler un groupe de personnes qui ne sont ni professeurs, ni écrivains, mais des admirateurs de Joyce, cette « société » d’amateurs créée autour du livre comme une école religieuse : en quoi cela vous intéresse-t-il ?
Je m’intéresse aux sociétés secrètes, au langage codé. Je m’intéresse aux livres qui veulent en finir aves les livres, les anti-livres, l’anti-art, l’anti-theâtre, l’anti-cinéma. Je m’intéresse aux artistes (comme Joyce), qui créent un mouvement de non-retour : rien de sera jamais plus pareil après Finnegans Wake. Et je suis très intéressée par l’inconscient, l’inconscient comme langage, comme langage de l’autre. une des questions qu’on se pose tout le temps en lisant Joyce c’est : qui écrit ? Comme si l’auteur, finalement, avait disparu. Je suis intéressée par le fanatisme, la dévotion, la manie.

Nous approfondissons une seule page. Avez-vous choisi celle-là précisément ? Ou étaitce le hasard de cette session-là ?
Chaque session dure une heure et demie pendant laquelle ils se penchent sur une seule page. Ils lisent un paragraphe, puis discutent. Ensuite ils passent au paragraphe suivant. J’ai filmé quatre sessions, après quoi, j’en ai choisie une. C’est important de garder la relation au texte, ç’aurait donc été impossible de monter ensemble différentes sessions pour n’en créer qu’une : on sauterait d’un passage à l’autre ce qui ne voudrait rien dire. Alors que ce que je fais ici justement, c’est soutenir qu’il y a un sens dans le texte.

Pourriez-vous nous parler de vos choix de mise en scène : d’un côté une caméra relativement proche, aussi discrète que possible. Et de l’autre des plans tournés en dehors de la session.
J’ai participé à sept sessions, d’abord parce que ça me plaisait. Et puis aussi parce que je voulais établir une relation avec le groupe. Je pense avoir réussi. Pendant quatre de ces sessions il y avait une caméra et un ingénieur du son (qu’on voit dans le film), et on a tourné. Je suis présente dans tous les rushes, je suis membre du cercle de lecture. C’était important de garder cette atmosphère de communauté. J’ai toujours travaillé avec des toutes petites équipes, en essayant de réduire la place du matériel au minimum. Mais dans ce cas précis, il y avait de toute façon un problème de place puisque c’était une toute petite pièce remplie de gens. Je crois aussi qu’une caméra plus encombrante aurait cassé l’atmosphère, qui est totalement naturelle. Zéro jeu. Quant aux inserts, il y avait certains faits et personnages, certaines voix que je voulais claires. Il y a un chercheur, qui voit l’oeuvre de Joyce d’un point de vue universitaire, un point de vue extérieur qui critique le caractère quasi mystique des lectures des fans de Joyce. Puis, il y a cette sorte de gourou intelligent, qui dirige les lectures, qui lui connait le cercle de l’intérieur. une des rares choses qui continue de l’intéresser dans la vie, c’est Joyce. C’est sa raison d’être. Je voulais avoir dans le film ces deux personnages, diamétralement opposés et irréconciliables.

Vous-même appartenez donc à un cercle de lecteurs de Joyce. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?
J’adore visiter le groupe de Zurich, alors j’essaie d’y aller aussi souvent que je peux. C’est une passion qui coute cher car je vis à Barcelone et je ne vais en Suisse que très occasionnellement. Mais ça vaut le coup. C’est drôle, intelligent, passionné. C’est du langage qui parle du langage. J’essaie de passer du temps avec eux et d’apprendre. À ma connaissance il n’y a qu’un seul autre cercle non-universitaire de lectures de Finnegans Wake à se tenir régulièrement en Europe. C’est à Dublin, mais on m’a dit que c’était seulement l’été. En revanche, il y en a de très intéressants aux Etats-unis.

Propos recueillis et traduits par Céline Guénot

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