Article Journal Khiam

K. Joreige & J. Hadjithomas

Entretien avec Joana Hadjithomas et Khalil Joreige à propos de Khiam 2000-2007

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 2 juillet 2008

   
Le point de départ du premier volet de ce film était l'absence d'images existantes ou disponibles du camp de Khiam. Pouvez-vous revenir sur la singularité de ce camp ?
Jusqu'à la libération du Sud en mai 2000, il était impossible de se rendre dans ce camp de détention, situé dans la zone occupée par Israël et par sa milice supplétive, l'armée du Liban Sud. Situé dans une zone de non-droit, le camp échappait à toute juridiction, ni totalement libanaise, ni officiellement israélienne. Les détenus n'y étaient pas jugés et se retrouvaient abandonnés à leur sort. On entendait parler de ce camp, mais on ne pouvait y accéder. On n'en avait même aucune image. Il y avait une impossibilité de la représentation. En 1999, nous avons rencontré six détenus récemment libérés du camp pour évoquer l'expérience de la détention, le rapport qu'ils ont développé à l'art. À travers ces témoignages, nous avons tenté une reconstitution, la plus détaillée possible, du camp et de sa vie quotidienne. Le film est une forme d'expérimentation sur le récit, sur la façon dont, à travers une parole, l'image pourrait se construire progressivement sur le principe de l'évocation. Ce travail fait écho à une longue réflexion que nous menons sur la latence et sur les modes de narration et de représentation, sur la façon dont on peut faire image aujourd'hui dans des zones de conflit ou dans un monde hautement abreuvé d'images spectaculaires. Le dispositif était le plus simple possible, de façon à permettre à cette parole d'advenir. Les six anciens détenus qui ont passé près de dix années d’incarcération racontent comment ils ont réussi à survivre et à résister à travers la création et la fabrication clandestine d'une aiguille, d'un crayon, d'un chapelet, d'un jeu d'échecs, d'une sculpture…. Face à l'absence des choses élémentaires et nécessaires, les détenus ont développé et échangé des techniques de fabrication artistiques étonnantes pour communiquer avec l'autre, créer, désobéir, préserver une humanité que ce genre de camp tente d'annihiler.

Quelles relations aux anciens détenus, les deux fois ?
En 1999, nous avions choisi trois hommes et trois femmes qui figuraient parmi les personnes qui avaient le plus travaillé en clandestinité et fabriqué des objets artistiques. Ils ne sont pas représentatifs de tous les détenus. La plupart se sont révélés être des communistes. Nous étions intéressés également par leur rapport à l'espace et au temps pendant leur détention. Nous n'avons donc pas retenu ceux qui pouvaient se réfugier dans la prière ou qui portaient un discours idéologique trop fort. Lorsque nous les avions filmés en 1999, ces anciens détenus nous paraissaient remarquables, héroïques par rapport à leur résistance à la détention. Le camp de Khiam a été détruit totalement lors de la guerre de juillet 2006. Nous avons alors ressenti le besoin de revoir les détenus que nous avions filmés, de réfléchir avec eux à cet événement et à cette idée de reconstruire le camp. Nous n'avons pas eu beaucoup de difficulté à les convaincre. Ils se posaient aussi beaucoup de questions. Ils aimaient le film précédent, s'y reconnaissaient et le montraient souvent dans leurs régions. Nous avons entamé la réflexion ensemble. Que faire après la destruction du camp, comment garder une trace, que faire face à l'Histoire quand celle-ci est écrite par d'autres, par les "vainqueurs" ? Peut-on reconstruire un camp de détention ? Certains détenus étaient difficiles à retrouver, car ils avaient quitté la ville pour retourner dans leur village. Aujourd'hui, huit années plus tard, ces personnes nous paraissent défaites. Avec la libération du Sud et le démantèlement du camp, celui-ci a été transformé en musée, mais les "vainqueurs" du moment ne les prennent pas en considération. L'histoire de cette période se réécrit sans eux.

D'un film à l'autre, le protocole d'enregistrement est identique : frontalité des témoins assis en intérieur, cadre fixe, montage alterné, images descriptives isolées.
Le dispositif choisi dans le film est strict, même si on sent des variations de lumière ou de coiffure, parce que les détenus sont interrogés sur plusieurs jours, mais dans les mêmes vêtements. Nous voulions nous concentrer sur eux. Leur parole déborde très vite le cadre, elle échappe au discours, et quelque chose advient. Plus le dispositif est radical, plus on l'oublie ; ce qui nous importe, c'est cette parole que nous tentons de recueillir. Reprendre le même dispositif s'est révélé être une évidence, d'abord parce qu'on se retrouve dans une situation qui a une très forte résonance avec celle de 1999. Dans ces deux moments historiques, il nous faut pallier l'absence d'image et de représentation.

D'une première partie, l'autre : l’"invisibilité" du camp en 2000, sa destruction en 2006. Il semble que cela entre en résonance avec l'ensemble de votre travail, y compris le dernier long métrage, où vous interrogez la nature des images, la mémoire. Ce questionnement vous paraît-il lié à la spécificité d'une situation libanaise ?
Depuis la fin de la guerre, nous avons travaillé, ainsi que d'autres artistes libanais, sur notre présent, sur les modes de représentation de notre histoire contemporaine. L'espace artistique se présentait pour nous comme un espace de contradictions, le lieu de rassemblement de ceux qui partagent certaines inquiétudes quant à l'avenir et au possible retour des choses. Nous interrogeons cela à travers l'image et tentons de lui redonner une certaine puissance face à toutes les images spectaculaires qui nous ont structurées, entourées. Nous avons alors élaboré dans nos installations ou dans nos films un certain nombre de stratégies : raréfaction de l'image ; travail autour de la latence, état de ce qui existe de manière non apparente, mais qui peut à tout moment se manifester ; l'évocation, comme dans Khiam 2000-2007. Mais aussi la fabrication de nouvelles icônes, le travail autour de la narration, du document, de la participation du spectateur. Il ne s'agit pas simplement de parler du conflit libanais mais plutôt d'interroger la division du monde d'aujourd'hui. Notre espoir le plus grand est de créer chez celui qui regarde une sorte de dysfonctionnement, de vacillement identique au nôtre. Que ce soit difficile pour lui à résumer rapidement, que l'image qu'il regarde échappe au schéma binaire et restrictif qui se dessine entre Orient et Occident. Nous avons besoin de nuances. Dans nos films, nous essayons de garder un grand espace pour l'autre, pour penser ensemble, pour que se construise aussi une émotion nouvelle, un partage de sensations. Dans Je veux voir, notre dernier long métrage, nous interrogeons l'idée même du cinéma à travers la figure iconique de Catherine Deneuve et la présence de Rabih Mroué. Que peut le cinéma ? Peut-il nous aider à faire ouvrir une route ? Créer un autre territoire ?

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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