Narimane Mari

Entretien avec Narimane Mari au sujet de LOUBIA HAMRA paru dans le quotidien du FIDMarseille du 5 juillet 2013

Productrice au sein de Centrale Electrique, vous avez créé Allers Retours Films, une structure en Algérie, et Loubia Hamra est votre premier long-métrage en tant que réalisatrice. La genèse de ce film ?
J’ai tourné un clip en mars dernier à Alger, librement, avec un musicien populaire que je faisais chanter dans la rue. C’était très agréable, ces rues, la spontanéité des passants, une promenade très vivante et joyeuse qui menait le récit. J’avais déjà le projet de faire mon film, je l’avais écrit et ce clip m’a permis de m’essayer du coup à la forme que je voulais : faire avec ce qui est là, sans rien de plus. Ça m’a donné courage. Je savais que j’aurai à faire seule l’exécutif, en autoproduction, avec 7 000 euros qui restaient sur mon compte, sans réponse du FDATIC et les refus du CNC et de Canal Plus. Produire en solitaire est moins pénible dans ce cas qu’avoir à obéir à des normes, aux inquiétudes de productions classiques. Sur place, et dans l’instant avec l’équipe, on est seul à pouvoir vivre un “tout est possible”. Il a fallu faire l’équipe aussi, qui, même si elle n’y croit pas autant, veut bien jouer le jeu : dix-huit enfants, ça nous tient bien, et l’inconnu aussi. Nous étions cinq. J’ai voulu travailler avec une équipe algérienne, mais à la prise de son, personne de très expérimenté n’était disponible à Alger et ce poste était délicat sur mon film : les enfants sont presque nus en permanence, donc pas de micros-cravates, et la mer est là en permanence. Pour revenir au sujet, il y en a plusieurs. Celui de la guerre, alors que le cinquantenaire de l’indépendance était commémoré en Algérie et en France, comment en parler sinon par l’Histoire. Et surtout, comment aujourd’hui, dire hier, et comment fêter l’Algérie libre : en montrant que ces enfants, tels qu’ils sont là, le sont grâce à une Algérie devenue indépendante. Par ailleurs, le réel de la guerre ne peut pas se montrer, en tout cas je suis incapable de le faire, donc c’était pour moi le seul moyen d’en parler. Et comme dans l’enfance tout se transgresse, je ne me suis pas retenue de le faire.

Le titre du film - Haricots rouges – annonce en quelque sorte le projet du film : partir du tout petit, du trivial pour parler du tragique de la guerre ?
Avant tout, le titre, algérien, c’est Loubia Hamra. Haricots rouges n’est que la traduction. Paul Ripoche a écrit sur mon film : « La présence de la guerre se manifeste de la façon la plus organique qui soit : le bruit d’un pet.» C’est exactement ce que j’ai voulu produire, que ce pet soit le bruit de la guerre. Et dans Loubia Hamra, il y a aussi que ces haricots sont rouges sang. Sans vouloir donner au film une voie aussi tragique. Difficile à faire quand tous ces enfants sont si vivants.

Le jeu est le moteur de cette petite troupe d’enfants et d’adolescents que vous filmez. Comment avez-vous travaillé avec eux, avant et pendant le tournage ?
On a répété deux ou trois heures presque tous les jours pendant deux mois. La ville avait mis un théâtre à notre disposition. Si je laissais passer un week-end, c’était foutu, il fallait tout recommencer, jusqu’au déclic bien sûr. Je suis allée chercher les enfants là où ils vivent, là où on a tourné, à Bologhine et à la Pointe Pescade. Sur la plage ou dans la rue, des copains de copains ou des enfants que j’avais croisés, un peu plus haut à Bab El oued, sur un documentaire que je faisais. J’ai juste dit : qui veut vient. Et il y a en eu quarante. J’ai eu un peu peur, je les aurais bien tous gardés tellement c’était incroyable de les avoir là. J’ai tenu à n’en éliminer aucun, mais j’ai posé des conditions qu’ils devaient comprendre : être à l’heure, ne pas m’appeler maîtresse, maman ou tata, mais Narimane, et que c’est eux qui avaient choisi d’être là. Ensuite, je leur ai fait jouer les rôles à tour de rôle, sachant que je n’en avais écrit que 8 - et qu’ils étaient 18. Je n’ai donné aucun scénario, parce qu’en lisant les dialogues ils reprenaient leurs attitudes scolaires, et on perdait tout. Pendant que l’un jouait, les autres regardaient, mais se moquaient aussi, riaient et les déconcentraient. C’est drôle et dur pour tout le monde. Mais tout le monde s’est aperçu très vite aussi où et qui faisait le meilleur jeu. Les rôles se sont répartis comme ça, sans jalousie, sans injustice. Ils se laissaient alors la place. Petit à petit, on est sorti dans les décors, et c’est surtout là que les choses se sont développées. Mais j’ai tenu à la théorie, à ce qu’ils apprennent le sujet, le contexte. J’ai tenu à faire travailler leur tête avant de jouer avec leur corps. Même si au théâtre le corps jouait aussi, dehors, c’est lui qui dominait. Il fallait qu’ils aient compris le film, mais aussi la maîtrise de leur jeu, leur capacité d’improvisation, leur force, leur intelligence, leurs possibilités. Ils devaient pouvoir enclencher tout ça très naturellement, avant de retourner à leur état sauvage. C’est vrai qu’il fallait hurler « ça tourne » pour les canaliser, mais je n’avais pas de porte-voix et la mer est très puissante. Moi et Michel, mon mari, qui était là pour à peu près tout et que les enfants aimaient beaucoup, nous étions totalement dans leur groupe. Le reste de l’équipe avait plutôt mal à la tête en rentrant et même pendant, même si nous ne tournions pas plus de quatre heures, une prise à chaque fois. La seule façon de supporter ça, c’est d’être totalement avec eux. En dehors, c’est insupportable.

Le temps s’étire parfois, dans le plaisir du jeu, les tergiversations et les prises de bec des enfants. Des moments de liberté : une brèche qui s’ouvre dans la grande Histoire ?
Une brèche qui s’ouvre dans la vie courante. Des brèches, les enfants n’hésitent jamais à en ouvrir, elles sont vitales. Alors j’en ai profité.

La musique de Zombie Zombie y contribue. Comment s’est passé la collaboration avec le groupe ?
Parfaite. Je les ai appelés après avoir découvert sur le net un morceau improvisé. Au départ, je ne voulais pas de musique, juste du bruit et des sons. Mais quand j’ai écouté leur dernier album, et que je les ai vus en concert à la Boule Noire, un concert magique en toute simplicité, ils sont devenus l’écriture musicale. Je savais aussi qu’ils comprendraient ce film, sa matière physique. Ils sont venus voir des images, ont aimé et ils ont composé en toute liberté en live sur les images, ce dont je rêvais. Et si je tenais à une lecture précise d’une scène, parce qu’elle pouvait être complexe, comme le bain, la montée des marches, le cimetière, je leur écrivais pour leur dire ce qu’elle représentait et que la musique devait le dire aussi. Ils sont forts et généreux dans leur création. Je suis très touchée par ce qu’ils ont fait.

 

Propos recueillis par Céline Guénot

 

 

 

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