Entretien avec Lamine Ammar-Khodja au sujet de DEMANDE À TON OMBRE paru dans le quotidien du FIDMarseille du 8 juillet 2012

Le film est une forme d'enquête sur l'Algérie contemporaine. Comment est née la décision de vous mettre vous - même en scène ?
J’ai fait aussi l’image, le son et le montage, quelle solitude pour un art qui se veut collectif! Cette solitude était là aussi au quotidien. Non pas que j’étais seul. J’étais entouré d’amis. J’avais mon groupe. Mais le problème se situe dans le rapport des gens entre eux. Une des filles du groupe qui apparaît quelques fois dans le film, me disait qu'on était des sommes de solitudes. Cette solitude était tellement présente que j’ai eu parfois l’impression de n’être plus qu’une ombre. Ça, je l’ai ressenti physiquement. Il fallait donc faire quelque chose pour exister. J’ai fait ce film comme pour dire : voilà, moi je vois ça parce que je suis comme ça. Ça m'a poussé à être audacieux, à trouver ma voie. Avant d’être une enquête sur l’Algérie contemporaine, c’est surtout un film existentiel. J'appartiens aux fameux 70% de la population qui ont moins de 30 ans mais bien sûr, j'ai vécu longuement à l'étranger, huit ans c'est pas rien, donc en revenant je comprenais très bien le terrain sans jamais trouver ma place. Un double questionnement s'est imposé à moi, d'une part, comment trouver une place parmi les siens ? D'autre part, qu'est-ce qu'être un jeune aujourd'hui en Algérie ? Par exemple, quand les émeutes ont éclaté et que j'ai vu que la majorité de la population traitait les émeutiers de voyous, je n'en revenais pas. Beaucoup de voisins et de connaissances de mon ancien quartier à Bab Ezzouar ont participé à ces émeutes. Je me suis alors demandé quelle représentation pour ces jeunes là ? Le film se construit dans cette tension : faire exister ces jeunes et du fait de ma distance, donner aussi mon avis. Ma position n'était ni partisane, ni militante, c’est simplement que je serai toujours plus touché par un jeune qui sort défiler à la suite d’un match de foot que par n’importe quel appel à la guerre politique ou militant.

Vous proposez des repères assez clairs, comme Césaire. En quoi ces lectures vous ont accompagné ?
Je ne suis pas si sûr que ces repères soient clairs pour tout le monde. Dans une commission où le film a été refusé, on nous demandait le rapport entre Césaire et le retour au pays natal… Mais pour vous répondre, je suis un liseur de livres. Je viens des livres plus que des films. Césaire et Camus sont effectivement des repères. L’un avec son cahier de retour au pays natal que je ressens comme le cri d’un homme qui cherche à se donner le courage de revenir. Mais avant de rentrer, il s’efforce d’être lucide sur la situation catastrophique de son pays. Et pour Camus, c'est justement parce que sa position à propos de l’Algérie n’était pas claire et que bizarrement c’est la seule chose qu’on a gardée de lui.

Le film présente une structure complexe. Comment cela s'est-il mis en place ?
Ça pourrait s’apparenter à un collage mais ce n’est pas ça. Plutôt un patchwork de choses vues, entendues, d'impressions, de lectures, d'idées, de sensations, de notes. Ça vient du fait que je suis incapable d'être linéaire. Çe me plaît de raconter une histoire mais il faut que ça parte dans tous les sens et avec différents niveaux de narration. C'est que je ne sais pas faire autrement. Mon rôle est de faire que tout ça tienne et que ça paraisse évident pour le spectateur. Irréfutable. Pour le montage, j'ai commencé par collecter toute la matière que j'avais.quand je filmais, je n'avais pas vraiment l'intention d'en faire un film. C'était plus une réaction par rapport aux images qu'on nous proposait dans les médias. Quand j'ai vu l'ensemble, j'ai fait du nettoyage et j'ai esquissé un plan papier. Finalement, je n'ai gardé que les endroits où j'ai pu faire surgir les problèmes entre générations, faire exister la parole de jeunes qu'on n’entend pas, des situations où l'individu se positionne par rapport au reste et où on peut sentir la pression de ce que veut dire vivre à Alger…j'ai l'impression que ce sont là les enjeux de ma génération…en tous les cas, c'étaient les enjeux pour moi à ce moment là…dans ce sens c'est réellement un film de jeune…il faut croire que si dire “je” en France passe de plus en plus souvent pour narcissique, dire “je” en Algérie est vital…

Comment avez-vous travaillé les séquences de discussion en groupe ?
J’ai dit à des copains que j’étais en train de faire un film et que je voulais remettre en scène le moment où nous avons appris que des émeutes avaient éclaté dans la capitale. J’avais préparé quelque chose pour eux sans rien leur dire. Arrivés, sur place, je me suis rendu compte du ridicule de ce que j’avais écrit. Comme ce sont de gais lurons, ils ont fait comme d’habitude, ils ont discuté et rigolé. J’ai pris ma caméra et j’ai filmé. Ils étaient parfaits comme ça. Quand j’ai fini de filmer, ils m’ont demandé quand est-ce qu’on allait commencer… Ça s'est plus ou moins passé comme ça dans la cave aussi.

Quelles ont été les conditions de tournage en Algérie ?
Intérieur ou extérieur, j'ai tourné sans autorisation de tournage mais dans une ambiance particulière. Durant les manifestations, les flics étaient occupés à autre chose. Pour la séquence de Tipaza, tournée il y a quelques années, la caméra était la cause même du problème. Ce jour-là, il y a eu un effet de groupe qui a fait que finalement, il n’y a que l’écrivain qui a été embarqué… J’ai pu repartir avec les images. C'était paradoxal de voir que Tipaza qui est l'endroit touristique par excellence, de part le mythe du soleil et de ces ruines magnifiques qui donnent sur la mer, grâce ou à cause d'Albert Camus, se transforme en un endroit où on embarque un écrivain parce qu'il lit un de ses textes en public. Une partie de moi donne raison à Kateb Yacine quand il dit que l'Algérie ce n'est pas Camus. Mais quand je vais à Tipaza et que je vois la beauté du lieu, idéologie à part, une partie de moi donne raison à Camus. Les lieux sont évidemment très symboliques.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

 

 

 

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