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  • Compétition Premier Film

VILLA EMPAIN

Katharina Kastner

Que peut inspirer le destin de la villa Empain à Bruxelles, projet fou du baron du même nom, marquée par une vie mouvementée depuis sa livraison, en 1934 ? Le pari de Katharina Kastner sera d’en faire le portrait, attentif au travail du temps, à l’image d’une existence humaine. Un film sensoriel, tourné avec un 16mm captant le frémissement des feuilles du jardin ondoyant sous la lumière, le mouvement de perles irisantes, ou encore les jeux colorés à l’occasion d’une intervention de Daniel Buren. Sans un mot, et avec une caméra caressante, attentive aux motifs cachés des splendides marbres ou aux veinures des essences les plus précieuses qui ornent les pièces. Par touches, au-delà la monumentalité de ses 2 500 mètres carrés et de sa piscine qui a nourri l’admiration de ses premiers visiteurs, Katharina Kastner offre une vision organique du bâtiment marqué par ses vicissitudes, devenu successivement musée, ambassades, laissé à l’abandon, et désormais restauré. Grâce à un montage opérant des rapprochements furtifs, attentif aux associations de couleur, télescopant les temps et les sensations tactiles, alors que bruissent les espaces explorés, le film nous embarque dans un voyage fait de réminiscences, telles ces bribes de la vie de son initiateur puisées dans les archives familiales – ici en villégiature, là jouant sur une plage -, images surgies d’un passé lointain mais hantant encore les lieux. Cet espace de vie pensé comme œuvre d’art, le film nous l’o re en forme de divagation. Un songe qui nous embarque dans la villa comme un écho de fantasmes passés, un espace mental et aussi un écrin d’accueil du travail du temps. Un peu comme ce travail d’empreinte que l’on voit à l’œuvre dans le film, geste léger d’un crayon sur une feuille blanche. (N.F.)

Comment avez-vous découvert la Villa Empain et son créateur? Pourquoi faire un film dessus ?
Quand je suis allée pour la première à la Villa Empain, un musée d’art contemporain à Bruxelles, j’ai eu une sensation très particulière, comme si j’étais témoin d’un pli du temps, comme si la maison me communiquait sa vie intérieure insaisissable. Le sentiment a crû quand je suis entrée dans une salle avec une installation de Dominique Gonzalez-Foerster, qui avait recrée la chambre à coucher du créateur de la Villa, Louis Empain. Il y avait là une intimité presque tangible, que je n’avais jamais ressentie dans un espace public. En me renseignant sur la vie de Louis Empain, qui a construit la maison à l’âge de seulement 22 ans, j’ai été très touchée – premièrement, qu’un homme si jeune soit parvenu à créer un mélange si merveilleux de deux styles architecturaux opposés, le Bauhaus et l’Art Déco. Mais j’ai été encore plus fascinée d’apprendre qu’une fois la maison terminée, Louis s’est lui-même rendu compte qu’il avait crée une oeuvre d’art. Cela ne pouvait être une maison. Il a tenté d’y habiter pendant trois ans, mais n’a pu faire d’une oeuvre d’art un foyer vivable. L’idée de construire quelque chose de si beau, et ensuite de ne jamais l’habiter, m’a touchée et est devenue le point de départ de mon exploration filmique. Louis Empain est resté en contact avec sa première création toute sa vie. Le film traite des deux à la fois, la vie de son créateur et la Villa.

Le film relie les images de la villa et des falaises de craie à Étretat, en Normandie. Pourriez-vous expliciter les raisons de ce rapprochement ?
Le film prend le temps comme personnage principal, et utilise les effets du temps sur les textures comme base pour ses contemplations. Le marbre, la brique, l’acier: peu d’autres choses forgées par des mains humaines semblent aussi stables, aussi impérissables, qu’un bâtiment. Dans son livre The Secret Lives of Buildings, Edward Hollis décrit par des exemples merveilleux comment la vie d’une structure n’est ni fixée ni intemporelle. Le relief d’un des bâtiments les plus emblématiques de Bruxelles est scruté aussi attentivement que la côte d’Étretat, dans une tentative de dévoiler les strates du temps. Je m’intéresse à l’interaction entre deux forces, la douceur de l’eau et la dureté et la rigidité de la pierre. Au fil du temps, quand l’eau entre en contact avec la pierre, un paysage se forme. J’ai choisi de tourner dans cette partie de la Normandie longtemps avant d’apprendre que Louis Empain et sa famille avaient passé leurs vacances précisément sur cette côte. J’avais fait ce choix intuitivement.

Dans le film – dominé par des éléments minéraux et végétaux, ainsi que des éléments naturels comme l’eau et l’air – la présence humaine est rare. Nous pouvons néanmoins distinguer une figure féminine, l’artiste Tamar Kasparian. Comment avez-vous eu l’idée d’accueillir sa présence silencieuse?
J’ai eu l’impression que Tamar était une âme soeur qui faisait un travail semblable au mien dans un medium différent : en prenant des empreintes de murs et de sols, de toutes sortes de surfaces, Tamar dessine chaque petit détail, chaque petite craquelure, la préserve, et pose ainsi les bases de son propre flux de conscience. Sur du papier-soie japonais, elle ambitionne de préserver des empreintes microscopiques, et recueille l’essence même de tous les moments qui mènent à ce moment éphémère que nous nommons la présence. Les outils fragiles que sont le papier et le crayon avaient aussi été utilisés par Louis Empain, dont les carnets débordant de photos et de feuilles séchées ont résisté au passage du temps malgré, ou peut-être à cause de leur vulnérabilité. Des matériaux que nous considérons comme éphémères peuvent durer, tandis que d’autres que nous considérons invulnérables se flétrissent. Les halls de pierre et de marbre de la Villa Empain s’étaient presque effondrés avant leur rénovation. Le défi était de révéler ce traumatisme invisible par un médium visible. C’est là qu’intervient Tamar.

L’usage du son est particulièrement évocateur, avec des sons naturels, mécaniques, et d’autres encore mystérieux.
Il était clair pour moi dès le début que le film ne devait pas comprendre une seule parole. Plusieurs personnes m’ont dit que ce serait impossible de se passer de voix off. Cependant, grâce à l’approche sensible du son de mon ingénieure sonore Hélène Clerc-Denizot, en étroite collaboration avec ma monteuse Olivia Degrez, nous avons développé un paysage sonore qui est à la fois évocateur et témoigne du langage filmique lui-même.

Villa Empain est tourné en 16mm. Pourquoi ce choix ?

Le choix de tourner en 16mm est né d’une croyance, confirmée par des comparaisons directes d’images numériques et argentiques, que le retour d’images argentiques serait plus fidèle à l’esthétique et aux caractéristiques de la Villa; encore plus important était le fait que ce n’est que sur une matière physique et tangible qu’il est possible d’écrire et d’imprimer. Seule la pellicule permet l’acte d’enregistrement d’un acte.

Propos recueillis par Marco Cipollini

  • Compétition Premier Film

Fiche technique

Belgique, France, Autriche, Allemagne / 2019 / Couleur et Noir & blanc / 25'

Version originale : sans dialogue. Sous-titres : Sans sous-titre. Scénario : Katharina Kastner. Image : Ivo Nelis. Montage : Olivia Degrez. Son : Hélène Clerc-Denizot. Avec : Tamar Kasparian.

Production : The Moon Embassy (Nicola S. Sangs).

Distribution : Katharina Kastner.
Filmographie : Portraits of the Hill, 2017.