• Histoire(s) de Portrait

DAPHNE AND THOMAS

Assaf Gruber

L’intrigue ? En ouverture, le récit de la vie de Thomas à la vocation d’artiste contrariée dans l’Allemagne communiste, exposé par sa fille Daphne, que l’on retrouvera, elle, taxidermiste au Muséum d’histoire naturelle de Berlin, et qui, en y rencontrant par hasard Catherine, romancière à la vie singulièrement marquée par le corail, lui racontera celle de ce conservateur à la singulière destinée posthume supposée, alors que…. Mais ne dévoilons pas davantage
de cette déconcertante collection de destinées. Voilà la science d’Assaf Gruber, habile à recueillir ou à inventer ces histoires, pour en déceler les connections et les matrices les plus secrètes. Daphne and Thomas se déplie en diptyque, où des échos se renvoient d’une partie à l’autre. Se tisse un écheveau où les corps, les matériaux, les dispositifs et les lieux jouent leur rôle mystérieux. Ainsi un spa à la décoration coloniale, des vitres aux fonctions multiples – conserver, séparer, montrer -, le cabinet de tératologie du Muséum, un diorama alpestre ou des archives filmée de la DEFA. Cette diffraction des points de vue laisse se dessiner des porosités où les microbiographies rencontrent les grands mouvements de l’Histoire, où les institutions ont leur part pour sculpter les destins, alors que les espaces de l’art y sont interrogés de façon oblique. Orchestrant de subtils jeux de contrepoints et de miroir, Gruber souligne ainsi des involutions du temps : rétrospectif, prospectif, encapsulé, avec ses bifurcations, ses enchâssements. Projet politique dont l’enjeu entend relier le disjoint, tracer les linéaments souterrains au-delà du visible alors que, comme s’en inquiète Daphne, « peut-être que notre monde est juste bien sans intrigue ». (N.F.)

Un titre comprenant deux noms pour un film qui traite de deux personnes liées par un destin hors du commun. Comment est né ce diptyque ?
J’ai commencé par écrire le scenario sur Thomas pour une installation vidéo à Wittenberg dans le cadre de l’exposition “Luther et l’Avant-garde”, en commémoration des 500 ans de la réforme luthérienne. Il était important pour moi de réaliser une oeuvre sur des éléments historiques récents croisant la religion et l’art en Allemagne, ainsi qu’une œuvre à laquelle les gens de Lutherstadt pourraient potentiellement s’identifier. La question centrale était qui pourrait raconter l’histoire de la vie de Thomas. Cette voix devait être critique à l’égard de Thomas tout en restant affectueuse et passionnée. Seul un fils ou une fille serait capable d’avoir le ton juste. Lors du montage de cette vidéo, le Museum d’Histoire Naturelle de Berlin m’a invité à y mener un projet artistique. Au début, je ne savais absolument pas ce qu’allait être ce projet ou qu’il serait en lien avec l’histoire de Thomas. J’ai demandé à rencontrer différents départements du Museum : recherche, biologie marine, objets préhistoriques, l’équipe marketing, etc. Le département de taxidermie m’a présenté une taxidermiste de 25 ans avec qui j’ai eu une conversation fascinante. Parmi de nombreuses observations intéressantes, elle m’a confié ne pas s’intéresser aux arts plastiques et avoir du mal à voir un lien entre création artistique et taxidermie. Juste après notre rencontre, j’ai eu l’idée de prolonger l’histoire de Thomas avec celle d’une taxidermiste qui serait coincée dans des dioramas. Il semblait évident que la fille de Thomas, artiste frustrée, serait taxidermiste (d’où sculptrice) qui n’aime pas l’art.

Les (més)aventures de Thomas & Daphne sont filmées dans des styles quasiment opposés. On peut en dire autant du design sonore. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ces différences ?
Thomas a été filmé uniquement en steadycam. La caméra flotte comme un observateur autour de Thomas et de ses activités quotidiennes, et, bien qu’il soit évident qu’il est seul, ce point de vue pourrait être celui de Daphne, ou la façon dont elle le regardait cher eux. Pour Daphne, il y avait un autre défi : la juxtaposition des dioramas et des saunas — en tant qu’espaces et leur écho visuel (en raison des murs de verre qui les séparent). Cela a demandé une démarche différente : statique et lente. C’était logique également de tourner en format 4:3 et non en 16:9, afin de créer une image plus étroite, comme si on ne voyait jamais en entier les dioramas, l’atelier ou les saunas… Ces décisions clés ont aussi dicté les différents modes de narration et le design sonore (musique d’église d’une part, et musique d’ambiance de spa d’autre part).

En termes stylistiques, l’unité du film est dictée par le montage : même s’il diffère légèrement, Daphne and Thomas garde le même rythme dans les deux parties. Comment avez-vous travaillé dans la salle de montage ?
Ce n’était pas délibéré. C’est beau d’observer les actions des gens sans coupe ni interruption. Quand Tina Pfurr sculptait dans l’atelier, nous étions tous silencieux, profitant de ses mouvements avec respect, comme si quelque chose de grand se passait devant nous. Après la dernière prise, elle nous a avoué n’avoir jamais touché d’argile de sa vie. Regarder Thomas Rudnick couper du fromage des heures durant dans la salle de montage a été tout aussi agréable. Ce rythme permet au spectateur d’observer les similarités entre les taxidermies muséales à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des dioramas et les corps nus autour des sculptures indonésiennes au spa. D’une part, la nécrophilie des animaux morts qui imprègne les Museums d’Histoire Naturelle, et de l’autre, des corps humains nus forcés de se détendre, entourés d’images et d’objets d’Asie du Sud. Pour donner du sens à ces actions et à ces espaces, il a fallu passer autant de temps avec les objets qu’avec les sujets, ce qui explique peut-être le lien unifiant le rythme de ces deux parties.

Dioramas, scientifiques allemands bronzés, musique d’ambiance et villa rétro : Daphne and Thomas évoque de façon ludique une certaine atmosphère des années 70-80. Pourquoi ce choix ?
La période d’après-guerre en République démocratique allemande a connu des contradictions sociales et des traumatismes qui sont restés (et restent encore) dans l’ombre. Des sujets tels que l’exclusion de certaines personnes des études de lettres à cause de leur contexte religieux ou bien les ambitions coloniales (inconscientes) possibles de l’Allemagne de l’Est lorsqu’elle faisait montre de son pouvoir sur des pays comme Cuba. Ce film est sur l’ici et maintenant, mais est aussi ancré dans un passé proche. Certaines choses sont arrivées par hasard : les images d’archive de Cuba (1967) avec ces hommes fiers à moitié nus, ressemblent en effet à un film porno soft de cette époque, qui n’est pas sans rappeler l’ambiance de spa indonésien d’aujourd’hui…

Le film questionne, quoique jamais frontalement, différents exemples de “soft power”, ou plus généralement les mécanismes qui tendent à déterminer le comportement des gens à travers l’influence culturelle. Ce sujet est-il important dans votre pratique artistique ?
Mes films introduisent des rencontres dialectiques entre l’art et les individus dans les secteurs périphériques de la culture ; dans ce film, les écoles d’art et les museums d’histoire naturelle. Dans d’autres projets récents, je me suis intéressé à l’interaction entre l’art et les gens qui ne sont pas intrinsèquement attirés par l’art. Par exemple, The Right traite d’une agent de sécurité à la retraite qui travaillait à la Galerie des Maîtres Anciens à Dresde, souhaitant désormais passer le reste de ses jours à faire du bénévolat pour un musée d’avant-garde.

La structure du film reste ouverte à d’autres développements, comment voyez-vous son avenir ?
Tony, l’amour perdu de l’écrivaine britannique, était censée être le personnage principal de mon prochain film, Inside Guillaume, sur deux artistes chypriotes ayant l’intention de cambrioler les maisons d’artistes belges. Ce film devait être un court-métrage, mais il s’est développé en un film plus long et son personnage a été coupé du scénario. Récemment, j’ai écrit une nouvelle seulement sur Tony. Elle est kleptomane, fille d’un oligarque russe, qui vit seule à Chypre et s’ennuie à mourir… Il est difficile de donner une réponse claire à ce stade, attendons de voir comment vont évoluer ces idées…

Propos recueillis par Rebecca De Pas

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Fiche technique

Allemagne / 2019 / Couleur / 55'

Version originale : allemand, anglais. Sous-titres : anglais. Scénario : Assaf Gruber. Image : Jutta Pohlmann, Frank Meyer. Montage : Janina Herho er et Assaf Gruber. Son : Franck Bubenzer, Jochen Jezussek, Igor Klaczynski. Avec : Thomas Rudnik, Tina Pfurr, Caroline Cli ord.

Production : Assaf Gruber.

Direction de production : Talking Projects (Barbara Simon), Eyal Vexler.

Distribution : Assaf Gruber.

Filmographie : The Conspicuous Parts, 2018. The Calling, 2017. Story of a Scared State, 2016.
The Right, 2015. The Guardroom, 2015. Citizen in the Making, 2015. The Anonymity of the Night, 2014.