ENTRETIEN – SALLE OBSCURE

Salle obscure entremêle plus de 150 films et continue, après La Banlieue du Skeud (présenté au FID en 2018), à explorer la technique du mash-up. D’où vient votre intérêt pour cette pratique ?

 

La première raison est que je ne suis pas un fabriquant d’images, mais j’aime beaucoup découvrir la capacité du son à tordre celles-ci. Le mash-up me permet d’accéder immédiatement à cette relation. La seconde est économique car c’est une pratique cinématographique idéale pour le pauvre. La lenteur pour débloquer des fonds et faire un film tue beaucoup trop mon énergie créatrice, alors je me suis mis à manipuler la matière filmique elle-même pour faire du cinéma. Il y a également des raisons politiques. Le cinéaste ne fait que mâcher et remâcher des éléments de sa vie qu’il a absorbés, notamment en regardant d’autres films, pour créer un miroir déformant de notre monde. Il poursuit le prolongement de films pensés à partir d’autres. Pour chaque film, il n’y a pas ‘un’ mais ‘des’ auteurs. L’idée d’une propriété de l’œuvre, d’une sécurisation de l’auteur ne sont que foutaises qui ne servent qu’à faire pression, soumettre à une norme et avoir la mainmise sur les espaces de diffusion. Faire du mash-up, c’est accepter que le cinéma puisse déborder de manipulations incontrôlées, consultations éparses, déformations vulgaires, c’est ébranler un certain concept anti-filmique que seule la loi du marché pouvait mettre en place. Le cinéma a beaucoup de retard sur cette idée de récupération par rapport à d’autres médiums, notamment en musique avec le sampling, la poésie pour le cut-up, etc.

 

Salle obscure est un film sous forme d’enquête qui avance sans véritablement dévoiler son intrigue. Comment avez-vous envisagé le scénario au départ ?

 

Je ne pars jamais avec un scénario pour réaliser un film, mais avec des propositions esthétiques. Pour Salle obscure, je souhaitais travailler en écho avec les écrits de Barthes autour de la mort de l’auteur, en appuyant sur la volonté de faire un film « scriptible » par le biais de films volés. J’avais également envie de contrebalancer mon précédent film, très bavard, en travaillant de manière quasi-muette, ce qui me permettait d’élaborer le son sous sa composante gestuelle et sensitive. Des tournages sonores scabreux et très drôles se sont opérés. Par exemple la pluie a été fabriquée grâce à un concerto de paquets de chips, les sonneries téléphoniques sont des mélodies au saxophone accéléré, les coups de klaxons répétés ont été enregistrés au milieu de la nuit en centre-ville, les micros placés à distance sur un balcon d’un appartement où aboyaient des acteurs bruiteurs qui se prenaient pour des chiens! Le choix du polar me semblait judicieux pour justifier ces recherches.

 

La bande-son et le bruitage n’appartiennent donc pas aux extraits des films, tout a été construit par vous-même, et prend une allure humoristique. Pouvez-vous expliciter ce choix ?

 

Je cherche toujours à dézinguer l’univers dans lequel je me plonge. Mes tours de magie préférés sont ceux dont je connais les rouages, mais dont l’illusion fonctionne pourtant. Dans Salle obscure, j’aime que l’on se prête au jeu tout en sachant que cela est fait de bric et de broc, de sons pauvres enregistrés parfois dans des conditions limites. J’aime sentir le rouage et cela crée du contraste par rapport à ces images parfaites. Cette sensation, bien dosée, fabrique du comique. À l’époque où j’organisais « le Festival du film loupé », j’aimais sentir ce peu de moyens qui tentait de faire fonctionner une machine à rêve. Je le reproduis avec le son qui fait dérailler le quatrième mur pour rappeler qu’il y a quelque chose qui se fabrique derrière.

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur le langage inventé pour le film ?

 

Cette langue inventée fait autant référence aux poésies lettristes, au zaoum des poètes futuristes russes, mais aussi et surtout au seul groupe en Moselle, où je vis, dont le chanteur chante en dialecte Platt. À chaque concert, personne ne comprend ce qu’il raconte, mais il hurle si fort que l’on sait que c’est toute une rage qui sort de sa bouche. Cette rage, vous pouvez y mettre les mots que vous voulez, il faut surtout la faire vivre. Et à chaque fin de concert, la catharsis a étourdi tout le monde, et on se retrouve torse-nu sans avoir compris un mot. D’ailleurs, un soir, je suis allé voir le chanteur, qui, étant souvent beaucoup trop allumé pour se rappeler les paroles à proférer, m’a confié qu’il chantait en yaourt. Je me suis dit que c’était ce que je souhaitais reproduire dans un film : du yaourt dont on ne comprend rien, mais que l’on vit intensément… J’ai donc inventé cette langue que j’appelle Zcwil, et qui est un gloubi boulga de langues, comme un bébé fait du hochet avec ses cordes vocales.

 

Combien de temps a pris la réalisation du film ?

 

Le film a nécessité deux ans de création. La première année fut éreintante. J’organisais les images, les assemblais pour fabriquer un film (cela devait être un long-métrage à la base, plus de 350 films sélectionnés) et créais des tournages sonores, notamment au sein de la radio de Bourges intitulée Radio Radio. Cette première année fut soutenue dans le cadre du post diplôme Arts et créations sonores à Bourges. La deuxième année, j’ai pu terminer le film avec l’aide de la production Wrong Films et de techniciens adorables. J’y ai trouvé une exigence très plaisante. Le film ne serait rien sans ce soutien. Comme nous n’avions pas de moyens, cela a permis de faire décanter plusieurs fois le film, et de le reprendre sous un autre angle avec plus de conviction.  Après The truth about the year 2000 et La banlieue du Skeud, Salle obscure clôture une trilogie du mash-up, que je pratique depuis 2014.

 

Propos recueillis par Marco Cipollini