ENTRETIEN – J’AI AIMÉ VIVRE LÀ

Après votre Retour à Forbach (2017), votre ville natale, en Lorraine, vous avez tourné ce nouveau film, J’ai aimé vivre là, à Cergy, au nord-ouest de Paris. Pourquoi ce choix ?

Je suis allé présenter Retour à Forbach au cinéma Utopia de Saint-Ouen-l’Aumône, à côté de Cergy. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Annie Ernaux qui avait aimé le film et qui m’a invité à visiter la ville nouvelle où elle est installée depuis longtemps. Le film met en scène cette rencontre, cette balade de mai 2017, il est nourri de la correspondance qui en a découlé.

La mémoire individuelle et collective de Cergy sont interrogées à travers ses habitants, leurs témoignages, suivant la démarche littéraire de l’écrivain. Comment son travail vous-a-t-il guidé dans ce film ?

Je connaissais très bien son œuvre avant de la rencontrer, son « auto-socio-biographie » avait irrigué mon film précédent. Pour celui-ci, c’était davantage « l’écriture photographique du réel » qui m’inspirait car nos travaux se rejoignent aussi à cet endroit-là : je souhaite permettre aux autres d’énoncer un récit de vie, leur récit. À la suite de notre premier rendez-vous, je suis venu régulièrement à Cergy pour faire des rencontres et découvrir la ville en profondeur. À chaque visite, nous échangions sur ce que je voyais, j’entendais. Je découvrais la ville à travers les yeux des autres, leur joie d’habiter là, et j’ai voulu traduire ce sentiment. Le film raconte ce lieu à travers les récits des habitants qui s’y croisent et façonnent son histoire.

Comment s’est passée la rencontre des habitants avec les livres d’Annie Ernaux, Le Journal du dehors (1996), La Vie extérieure (2000), et comment les extraits des textes ont-ils été déterminés ?

Parallèlement à ces visites régulières, j’ai travaillé avec un groupe de lycéens pendant un an. Très vite, ils sont devenus mes alliés de fiction, me permettant, en les suivant, d’arpenter les lieux. C’est avec eux que j’ai commencé à faire circuler les textes. Et très vite, ils m’ont dit s’y reconnaître, avoir le sentiment qu’ils traduisaient leur expérience. Depuis Nous, princesses de Clèves, en 2010, la littérature irrigue mon travail. Elle est un formidable témoin qu’on peut faire circuler, comme dans une course de relais, d’un personnage à l’autre. J’ai très vite construit le film dans l’idée que je ne m’entretiendrai pas avec Annie Ernaux, mais qu’elle serait présente par ses fragments de textes dits par elle et d’autres. Le choix des textes a été guidé par les lieux et les personnages.

Comment avez-vous pensé leur place et leur enchaînement dans le montage avec Agnès Bruckert ?

Avec Agnès Bruckert, la monteuse, nous avions décidé que chaque lieu devait nous amener à un personnage qui y croiserait un autre et ainsi de suite. Je voulais ainsi proposer une expérience de déambulation où les mots d’Annie Ernaux dialoguent avec le récit du film porté par les histoires des uns et des autres.

Comment avez-vous choisi ces habitants et les avez-vous mis en scène ?

Ce sont des rencontres fortuites, au fil de mes séjours dans la ville nouvelle. Les jeunes m’amenaient aussi à rencontrer leur famille, avec eux j’avais un lien particulier. Et puis, il y avait la nécessité d’intégrer tous ces gens venus d’ailleurs, avec une migration très récente en raison de la présence d’un centre d’accueil en plein cœur de la ville. Comme dans un ballet, la mise en scène des uns et des autres tient compte de leurs déplacements dans la ville, et des croisements qui s’y opèrent.

Quels étaient vos partis pris à l’image avec Tom Harari ?

Tom, grâce à son cadre et sa photographie, m’a permis de définir le juste point de vue, la bonne distance du regard. Je voulais travailler chaque corps dans l’espace de la ville. Je voulais rendre compte de ses échelles, ses matières. Je voulais un film chaleureux et solaire pour traduire le bonheur des personnages à habiter cette ville. Je voulais d’un film où l’on se sente bien, à l’image de ce que j’ai ressenti en découvrant ces lieux.

Leurs déambulations, les trajets du RER ou la séquence du « parcours par la mémoire du territoire » d’Annie Ernaux dressent une sorte de cartographie de la ville. Cette idée était-elle présente dans l’écriture du film ?

Il s’agit d’une cartographie subjective qui retrace le processus d’écriture avec ces balades et ces rendez-vous avec Annie Ernaux. Je voulais rendre compte de cette première visite où elle m’a amené sur l’Axe majeur, un lieu inouï. Mais c’est surtout une cartographie sensible portée par des visions et des récits.

L’écrivain apparaît également physiquement dans certaines scènes. Vous souhaitiez que sa voix soit incarnée ?

Elle est une habitante parmi les autres, cela me semblait naturel de la croiser. Elle m’a offert ces quelques apparitions et très vite nous avons convenu que ce serait la grammaire du film, ne pas dialoguer face caméra, elle n’en avait pas envie, mais être sur le chemin du récit comme les autres, oui.

Dans la séquence de l’église ou de la classe, la diversité des origines des habitants vivant ensemble à Cergy est manifeste. La ville constituait une utopie urbaine dans son projet architectural, sous quelle forme cette utopie subsiste-t-elle aujourd’hui ?

L’utopie est dans les gens qui font la ville, ce qui lui donne cette incroyable énergie. Les pratiques communes ont laissé des traces dans le tissu associatif très présent et cette idée d’un horizon commun, par-delà les douze colonnes sur l’Axe majeur, un horizon symbolique que résume bien cette jeune fille venue de Côte d’Ivoire qui dit simplement : « Peu à peu, je me suis fais des amis, ici à Cergy. »

 

 

Propos recueillis par Olivier Pierre