ENTRETIEN Nick Pinkerton

Vous êtes connu avant tout comme critique de cinéma. Quels ont été vos premiers pas ?
C’était une erreur, mais tant mieux! Je suis allé à une école de cinéma relativement inconnue dans le Midwest pour apprendre à faire des films, et à un moment le gouffre entre mes ambitions de réalisation et mes capacités pratiques est devenu insurmontable. L’écriture semblait accessible, ce qui n’était pas le cas de la réalisation – il y a moins d’éléments à gérer dans l’écriture; moins d’argent, et donc moins de compromis qui viennent avec l’argent. Je savais que je voulais faire quelque chose qui ait à voire avec le cinéma, et donc j’ai fini par écrire dessus, et au final, à ma grande surprise, on a même commencé à me payer pour ça, bien que chichement.

Vous avez écrit pour différentes publications, à la fois en Amérique du Nord et en Europe. Comment ces publications diffèrent-elles ? Quels aspects différents de l’écriture avez-vous pu explorer de par ces différents formats ?
Mon seul critère constant a été de ne jamais publier dans une revue qui me demanderait d’utiliser un système de notation (étoiles, pouces de like, peu importe) pour quantifier la valeur d’une oeuvre d’art, ce qui m’a toujours semblé une activité réductrice, puérile et idiote. Mis à part cela, j’ai été ravi de trouver une place dans n’importe quel torchon raisonnablement intelligent qui m’accepterait et, du fait du côté niche de beaucoup de choses sur lesquelles j’écris, ceci a impliqué de ratisser large. Des publications belle-lettristes sur le cinéma qui payent leurs auteurs, il n’y en a pas quatre-mille aux Etats-Unis, et il y en a d’ailleurs de moins en moins, donc je me suis par nécessité infiltré dans des publications étrangères dès que j’ai pu. À mon grand dam, jusqu’à maintenant, j’ai eu beaucoup plus de succès au Royaume-Uni, pays dont la culture cinéphile me laisse largement indifférent, qu’en France, pays dont la culture cinéphile a eu une importance primordiale pour moi, même si c’est peut-être justement dû au bon goût des éditeurs et lecteurs français. De nos jours, j’écris principalement pour moi-même, sur Substack, ce qui est très gratifiant, car cela me permet de céder à mes pires penchants d’auteur, sans la moindre contrainte.

Vous êtes arrivé à l’âge adulte dans une période d’activité critique intense sur internet. Comment internet a-t-il forgé votre cinéphilie, et comment la cinéphilie sur internet a-t-elle changé au cours de votre carrière critique?
Je n’aurais pas eu de carrière, si tant est qu’on puisse dire que j’ai une carrière, sans internet. C’est d’une ironie mordante, vu que j’ai consacré une grande part de mon écriture à me plaindre du fait qu’internet a tout gâché – j’ajouterais, non sans raison! Pour ce qui est des modes dont la discours critique sur le cinéma a changé sur internet, j’imagine que cela reflète les changements dans le “discours culturel” dans son ensemble. Il y a encore, comme toujours, des passionnés curieux, généreux, et un peu obsessionnels qui, grâce à internet, ont des opportunités d’échanger qui étaient auparavant inimaginables, et tant mieux. Par contre, le discours sur l’art semble aujourd’hui être porté avant tout par des gens qui n’aiment ni l’art ni les artistes, et qui cherchent activement à les minorer et à les punir. Je ne sais pas pourquoi ces gens ont migré vers le commentariat culturel, ni d’où ils viennent, mais s’ils y retournaient, ils ne me manqueraient pas.

Vous avez récemment publié un livre sur Goodbye, Dragon Inn, de Tsai Ming-Liang, dans une série de livres sur des films du XXIème siècle publiée chez Fireflies. Pourquoi avoir choisi ce film? Quels problèmes d’écriture pose le format du livre par rapport à des formes critiques plus courtes?
Goodbye, Dragon Inn, bien qu’il s’agisse d’un film plutôt “minimaliste”, me semblait fournir matière à une étude monographique car, en plus d’être une oeuvre magnifique et émouvante et sui generis, il offre plein de portes d’entrée intéressantes pour discuter des aspects variés du cinéma tel qu’il a évolué et évolue toujours dans notre jeune XXIème siècle, et comment Tsai a d’une certaine manière anticipé certains de ces changements, et y a réagi. On peut le qualifier de film “vide” – il contient très peu d’incidents dramatiques, se déroule dans un cinéma sur le point d’être abandonné, et ne contient que peu de répliques – mais ce vide offre au spectateur, ou ici au critique, des possibilités énormes pour l’arpenter. Très peu de choses se passent, mais tant de choses sont suggérées, et le film fournit une merveilleuse base arrière de laquelle suivre plusieurs pistes variées.

Quelles sont vos attentes en tant que membre du jury du FIDMarseille?
Je compte conquérir la notoriété qui m’a jusqu’ici échappé parmi les cinéphiles et les lecteurs français. J’aime faire référence à Edgar Allan Poe, un autre homme de lettres américain incompris dont le talent Prométhéen n’a été apprécié à sa juste valeur que par des lecteurs français perspicaces. J’espère que l’histoire se répétera.
Plus sérieusement, j’espère voir de bons films, et me balader dans les rues qu’arpentait Marcel Pagnol, dans une ville que j’aime depuis longtemps. J’ai souvent noté que le sud a fourni au cinéma français une tendance bariolée de marginaux, d’indépendants, et d’excentriques: Pagnol, Jean Eustache, Paul Vecchiali, le mystérieux Louis Valray… J’en oublie sûrement plusieurs. Bien que le FIDMarseille soit évidemment d’envergure internationale, et non juste française, son identité me semble néanmoins en accord avec cette tradition.

Interview by Nathan Letoré