ENTRETIEN – Goodbye Mister Wong

C’est votre premier long-métrage de fiction tourné au Laos après Tuk Tuk (2012) et plusieurs documentaires (Journal du retour, 2004, Ici finit l’exil, 2009), dans une œuvre liée intimement à l’histoire de votre pays natal. Quel était le projet pour Goodbye Mister Wong ?
Je suis arrivé en France en 1976 à l’âge de dix ans. Ce projet reflète mon parcours, celui d’une personne de culture française qui n’a jamais oublié ses racines laotiennes. A l’origine, le scénario était centré sur la relation de France (Nini Vilivong) à Hugo (Marc Barbé), dont le surgissement dans sa famille ravivait le souvenir de son père français. Le sujet s’est déplacé ensuite vers l’influence de la Chine sur le développement actuel du Laos. Goodbye Mister Wong, derrière des apparences de conte de fée, est une fable douce amère.

Le Laos est rarement représenté au cinéma. La réalisation de ce film est-elle aussi un acte politique ?
C’est à Marseille, avec le collectif Film flamme, que je suis devenu cinéaste. Depuis, avec Shellac, mon producteur, nous participons à la résurgence du cinéma au Laos. Aujourd’hui, le Laos n’a pas d’école de cinéma, trois salles seulement pour tout le pays, et une poignée de producteurs qui travaillent avec peu de perspectives de diffusion. Cela dit que c’est là que nous devons être. Ce choix est éminemment politique.

Le lao, le chinois, l’anglais et le français, les langues qui traversent le film racontent aussi l’histoire du pays. Comment les avez-vous intégrées au stade de l’écriture ?
Le chinois et l’anglais viennent des polars et des westerns que je regarde en streaming. Ces langues sans fioritures m’ont aidé à simplifier le scénario. Si l’actrice avait su parler chinois, France aurait parlé chinois avec l’homme d’affaires, Tony Wong (Soulasath S.), car c’est la langue des affaires. J’ai écrit avec délectation les scènes dans lesquelles le Français, Hugo, ne comprend rien à ce qui se dit autour de lui, ainsi que celles où Nathalie Richard (Nadine) dit quelques mots en lao. Et quand j’ai écrit des dialogues en français pour des Laotiens, c’est comme si j’avais composé de la musique.

Quel statut ont les images d’archives et d’où proviennent-elles ?
Les images subaquatiques oniriques proviennent d’un documentaire tourné en 2005 au lac Nam Ngum. Les autres archives sont des images aériennes provenant de divers fonds, échos de la domination ou des guerres coloniales.

Le désir d’un cinéma romanesque se confronte donc à la réalité du Laos et à ses enjeux politiques et économiques. Le pays n’est pas seulement un décor mais un personnage à part entière. Comment l’avez-vous inscrit au centre du récit ?
Mes films deviennent vite des archives d’un Laos qui ne cesse de changer. Dans cinq ans, quand on verra ce que les Chinois auront fait du lac, on aura beaucoup de nostalgie en se rappelant ce qu’il était dans le film Goodbye Mister Wong. L’avenir réel du Laos, c’est « Welcome Mister Wong »… Les histoires d’amour m’ont permis d’aborder tous les sujets délicats.

Comment avez-vous imaginé le rôle de France, autour duquel gravitent les autres personnages ?
Le premier titre du film était France. J’écrivais son histoire : petite fille d’Indochine, elle est armée pour comprendre les enjeux de domination de la Chine sur le Laos. Elle sait dire non aux avances du milliardaire chinois. C’est un rôle central, une véritable héroïne.

Comment avez-vous réalisé le casting qui rassemble des acteurs laotiens et français ?
Les Chinois sont joués par des Laotiens, Soulasath S. qui joue le rôle de Tony Wong est réalisateur. Khamhou Phanludeth, qui joue l’amoureux de France, est le seul acteur laotien professionnel. Je cherchais pour ce rôle un « cowboy » capable de tenir tête à Tony Wong par sa présence monolithique. Les autres acteurs laotiens sont amateurs. Pour souligner la différence culturelle, il nous fallait des acteurs français expérimentés. France est un rôle à part. Nini Vilivong n’avait jamais joué dans un film, elle a accepté pour que ses enfants aient plus tard un beau souvenir de leur mère.

France travaille dans un restaurant karaoké qui donne l’occasion de belles séquences chantées. Quelle valeur ont-elles pour vous ?
Les chansons rythment la vie des Laotiens. Je rêve de faire une comédie musicale au Laos. Une forme musicale traditionnelle des zones rurales laotiennes est proche de la comédie musicale, c’est le mor lam, un chant dialogué entre un homme et une femme.

Le film est composé de peu de plans. Pourquoi cette économie dans la mise en scène ?
J’écris en peu de mots, je tourne en peu de plans. Beaucoup de dialogues sont supprimés au tournage. Enfin, le montage achève d’enlever ce qui n’a plus sa place. En réalité, je travaille à l’oreille. L’ambiance sonore donne la durée des plans.

Comme pour Tuk Tuk, vous avez filmé en 16 mm. Comment avez- vous travaillé avec le directeur de la photographie, Aaron Sievers ?
Le cinéma s’est arrêté pendant trente ans au Laos. La Belle au bois dormant ne peut pas s’endormir en argentique et se réveiller en numérique. Aaron Sievers connaît bien le Laos et le 16 mm. Il sait que la plus belle lumière est celle d’avant 10h du matin, qu’à partir de 16h, elle baisse d’un diaphragme toutes les dix minutes, que la nuit, les fusibles sautent vite. Sur le plateau, c’est avec lui que je règle les actions des acteurs. Et puis, c’est un marin, ça nous a aidé pour filmer sur les bateaux.

Propos recueillis par Olivier Pierre